Dossier : Et si Miles Davis...

1 mai 2026

THE SELIM’S CORNER

Film de Clint Eastwood.

Blu-Ray 4 K – Universal Picture.

Les fans des films de Blaxploitation, du réalisateur Clint Eastwood et de Miles Davis, vont pouvoir se réjouir par la sortie inespérée de “The Selim’s Corner”en Blu-Ray 4 K, film invisible depuis 1973, restauré et distribué par Universal Picture.

Impressionné par le succès du film “Shaft” sorti en 1971 (qui a rapporté 13 millions de dollars pour un budget de 500 000 !), Clint Eastwood, devenu réalisateur depuis peu, décide de réaliser à son tour un film de blaxploitation (bien qu’il soit un cinéaste blanc), avec un casting et une musique confiés exclusivement à des artistes noirs.

Il dispose d’un budget plus important que le réalisateur Gordon Parks pour “Shaft” et voit les choses en grand, guidé par son amour du jazz et de la culture afro-américaine. Fasciné par le charisme de Miles Davis, qui en ce début des années 1970 est une star incontestée au look de pop star (il a joué devant 600 000 personnes au festival de l’ile de Wight en août 1970), il est persuadé qu’il ferait un bon acteur et décide de lui confier le premier rôle de son film.

Reprenant le concept de “Shaft”, ce rôle est celui d’un détective privé de Harlem qui enquête sur la disparition de la fille d’un caïd local, soumis à un chantage par des trafiquants de drogue d’une bande rivale. Miles Davis, d’abord surpris par la proposition, accepte cette aventure cinématographique car, grand fan de westerns, il a beaucoup de respect pour l’acteur Clint Eastwood, et puis il a admiré le premier film d’Eastwood en tant que réalisateur : “Play Misty For Me” en 1971. L’affaire est rapidement pliée en septembre 1972, alors que Miles Davis venait de terminer l’enregistrement de l’album “On The Corner” , lors d’une rencontre avec Eastwood dans un restaurant de Harlem, où les deux hommes se sont très bien entendus en parlant de leur amour commun pour le jazz et pour le cinéma. Miles propose à Clint de nommer son personnage : Selim (Miles à l’envers) et d’un commun accord, ils décident que le film s’intitulera : “The Selim’s Corner”. Le “coin de rue de Selim”, avec son bar-restaurant-club, tenue de main de maître par la patronne Mrs Pamela (interprétée par l’actrice Pam Grier). Le détective Selim est le meilleur client du lieu, où dans les rues avoisinantes se produit des règlements de compte entre deux bandes rivales, avec enlèvements, chantage et crimes, sur fond de trafic de drogue. Le personnage de Selim est un peu une version noire du détective Philip Marlowe, créé par Raymond Chandler, un héros au grand cœur, futé, intelligent et porté sur le whisky, souvent dépassé par les évènements, mais qui par sa malice, finit par résoudre les problèmes.

Clint Eastwood propose également à Miles Davis qu’il signe la musique du film. Mais si Miles accepte de tenir le premier rôle avec enthousiasme, il refuse catégoriquement d’en composer la musique, expliquant à Eastwood qu’il ne peut pas tout faire et qu’il faut impérativement qu’il y ait des chansons funky pour porter le film et que l’écriture de chansons, ce n’est pas son truc. Il lui propose de contacter un grand spécialiste du genre comme Quincy Jones, qui serait à ses yeux la personne idéale. Quincy, très excité par le projet, accepte d’emblée et comme il vient d’enregistrer comme producteur l’album d’Aretha Franklin : “Hey Now Hey (The Other Side of the Sky)” , il décide de proposer à Aretha d’interpréter les chansons du film et de jouer le rôle de Mrs Murphy, la chanteuse qui se produit au Selim’s Corner.

Le décor est mis en place, la caméra et les éclairages sont réglés avec soin, et Clint Eastwood, réalisateur et producteur du film, est très précis et rigoureux dans son travail. La musique de Quincy porte l’action avec des lignes de basse ronronnantes et des cuivres survitaminés, tandis que la voix si expressive d’Aretha nous entraîne avec bonheur dans une ambiance pleine de ferveur et de grâce, au cœur de Harlem. Miles Davis, quant à lui, nous surprend et s’avère très professionnel et motivé par son personnage qu’il arrive à rendre tout à fait crédible. Sans rentrer dans les détails de ce film d’action à rebondissements, afin de ne pas spoiler l’intrigue, il faut tout de même dévoiler qu’il y a des poursuites en voitures, des cascades, des règlements de compte et des embrouilles diverses, sans oublier les savoureuses séquences musicales, ainsi que des scènes d’amour et de sexe ! Miles Davis, qui a 47 ans au moment du tournage, tombe sous le charme de la séduisante actrice Pam Grier et sympathise avec le cascadeur qui le double dans les scènes d’action - un cascadeur qui d’ailleurs se blessera au cours du tournage. Ce qui donnera bien des années plus tard l’idée du film “Once Upon a Time in Hollywood” à Quentin Tarantino, sur une histoire d’amitié entre un acteur et le cascadeur qui le double !

Et c’est justement grâce à Quentin Tarantino que l’on doit la ressortie et la résurrection de ce film, qui avait disparu, car les bobines du négatif du film avaient brûlé lors d’un incendie dans les locaux la société de production de Clint Eastwood (The Malpaso Company) à Burbank en Californie. Tarantino, grand cinéphile devant l’éternel, avait en sa possession une copie positive de ce film, qui a pu être restaurée et numérisée avec soin afin de la proposer aujourd’hui dans une superbe version Blu-Ray 4 K avec un son incroyable boosté par le DTS:X.

Lionel Eskenazi.

CONCERT DE WEATHER REPORT

Le Zenith, Paris, 28 juin 1984.

Lors d’un concert mémorable à Paris du plus grand groupe de jazz-fusion, un invité surprise de renom - à la trompette rouge - se joint à la formation pour quelque morceaux. Une performance sidérante qui restera à jamais gravée dans la mémoire d’un public médusé et ravi.

C’est l’été à Paris, la température est chaude et l’ambiance bon enfant, où 6000 fans qui approuvent ce bulletin météo favorable, se dirigent vers le Zenith, à une heure, où il fait encore jour, bien que le soleil ne soit plus à son zénith.

Dans la salle, non climatisée, on a l’impression d’être au cœur d’une fournaise, mais la musique qui nous attend saura faire varier les contrastes météorologiques, avec le grand maître des claviers électroniques Joe Zawinul, capable de construire de folles architectures de glaciers et de les détruire en quelques minutes, par des irruptions volcaniques colorées et funky. Il faut dire que la section rythmique est explosive avec le bassiste Victor Bailey, le batteur Omar Hakim et le flamboyant percussionniste français Mino Cinelu. Quant au saxophoniste Wayne Shorter, la tête perchée dans les étoiles, mais les pieds bien ancrés dans les racines terrestres, il développe avec une grande expressivité, le son boisé et touffu d’une forêt d’arbres d’Amazonie portée par un vent mélodieux.

Le groupe ne sait pas encore qu’il est en train de vivre ses derniers instants (les musiciens se sépareront un an et demi plus tard) et le public encore moins, tant l’osmose musicale est parfaite et le déroulement du show, stupéfiant de maîtrise et d’inventivité. Il s’agit de l’unique concert parisien d’une longue tournée mondiale (57 dates de mai à octobre1984 qui passera aussi par Juan-les-Pins le 18 juillet), afin de promouvoir l’album “Domino Theory”, publié en avril de cette même année. Et c’est justement par un morceau particulièrement explosif de cet album : D-Flat Waltz (de Joe Zawinul) que le concert démarre. Le groupe jouera aussi deux autres titres de “Domino Theory”, composés également par Zawinul, le planant The Peasant aux accents folkloriques et l’envoûtant Blue Sound-Note 3, où Shorter s’exprime avec ferveur au saxophone ténor. Les morceaux de “Procession” (1983) sont aussi à l’honneur avec Where The Moon Goes de Zawinul et le sublime Plaza Real de Shorter. Le groupe nous régale aussi de deux moments savoureux joués en duo : le premier entre Zawinul aux Synthés et Shorter aux sax soprano et le second entre le batteur Omar Hakim et Mino Cinelu. Le percussionniste, qui à ce moment précis fait le malin, car il a un secret bien gardé et veut faire une surprise à ses camarade de jeu, dès qu’ils vont revenir sur scène après son formidable duo percussif. En effet, la veille du concert, Mino a été en contact avec Miles Davis, de passage à Paris pour quelques jours. Il confie à Miles, que ce serait un honneur et un bel effet de surprise pour Zawinul et Shorter, s’il voulait bien les rejoindre sur scène jouer quelques titres à ce moment précis du concert. Il se trouve que Miles, de très bonne humeur, accepte en rigolant, tout en confiant à Mino Cinelu qu’il attend avec impatience de voir la tête que feraient Zawinul et Shorter ! Après son duo avec Omar Hakim, au moment où Zawinul, Shorter et Victor Bailey rejoignent la scène, Mino Cinelu prend le micro et annonce la présence d’un invité surprise. Miles, vêtu d’un blouson de cuir rouge et d’une casquette noire, monte sur scène en brandissant sa superbe trompette rouge et indique le tempo à suivre à Omar Hakim, tout en commençant à jouer les premières notes de Directions, enchaîné avec In a Silent Way. Shorter et Zawinul sont estomaqués, mais jouent le jeu avec brio en donnant le meilleur d’eux mêmes. Miles, fidèle à ses habitudes, tourne le dos au public, afin d’être en face de ses amis et à la fin d’ In a Silent Way, il lève le bras en tenant sa trompette vers le ciel, salue brièvement les membres du groupe, mais quasiment pas le public parisien, et part rapidement en coulisses. Le groupe, un peu perturbé par cet évènement, se doit d’enchaîner la set list et entame dans la foulée son fameux medley final avec Black Market, Elegant People, Badia, A Remark You Made et Birdland. Après avoir quittés la scène, acclamés par une foule en délire, les musiciens vont retrouver Miles dans les loges pour une after mémorable que l’on prend plaisir à imaginer.

Lionel Eskenazi.