The Doors : Discographie (Albums Studio)

1 mai 2017

“The Doors” (Elektra, 1967)

Paru en janvier 1967 en pleine période hippie, le premier album du groupe californien The Doors fait l’effet d’une bombe par sa vision noire et apocalyptique qui décrit le cauchemar américain (douze ans plus tard, Coppola utilisera The End en ouverture d’Apocalypse Now). C’est le disque anti flower power par excellence, avec ses textes sombres et impudiques, où Jim Morrison dévoile son chaos mental et les pulsions sexuelles œdipiennes que lui dicte son inconscient. Le poète à la voix fascinante va se transformer en véritable bête de scène en apportant une dimension théâtrale à la musique des Doors, où trois excellents musiciens, fans de blues et de jazz, enrichissent pleinement le discours poétique de Morrison. Toutes les influences musicales du groupe se télescopent : le blues de Chicago (Back Door Man), du Kurt Weill revisité (Alabama Song), le raga indien (The End)et deux hits percutants : l’appel à la violence de Break On Through et l’hymne au désir de Light My Fire (grand tube de l’été 67).

“StrangeDays” (Elektra, 1967)

C’est en septembre 1967 que sort le deuxième album des Doors où la plupart des titres avaient été écrits lors des sessions du premier disque. Ce qui n’empêche pas le groupe d’évoluer (avec l’adjonction d’un bassiste) en proposant des morceaux plus élaborés. Comme le titre de l’album l’indique, les chansons ont un aspect plus étrange, un rock aux contours flous où se déploie l’écho démultiplié d’un monde en décomposition. La poésie de Morrison est toujours aussi inspirée (Horse Latitude, Moonlight Drive) et le groupe arrive à récidiver l’exploit théâtral de The End, avec les onze minutes de transe poético-rock déployées dans When’s The Music’s Over, nouveau cheval de bataille scénique du groupe. Le single Love Me Two Times (écrit par Robby Krieger) hélas, ne reproduit pas l’exploit de Light MyFire, tandis que People Are Strange s’avère être le hit parfait qui résume bien la cohérence sonore de l’album, où les rôles de Krieger et de Manzarek semblent plus équilibrés que sur le disque précédent.

“Waiting For The Sun” (Elektra, 1968)

Bien que la production de Paul Rothchild soit particulièrement soignée, le troisième album des Doors serait-il le moins cohérent ? La musique du groupe, toujours très inspirée, s’éparpille dans beaucoup de styles différents au fil du disque (le Spanish Caravan tiré d’Asturias d’Albeniz se trouve par exemple en porte à faux) et les Doors, cette fois-ci,  ne proposent que des chansons au format court. Poussé par leur label pour obtenir un hit, le groupe a l’air réconcilié avec le monde et avec l’air du temps peace and love, et ils vont effectivement obtenir la première place au hit-parade avec une composition plutôt insipide (Hello, I Love You). Pourtant, on retrouve toute leur sauvagerie désabusée dans le terrifiant Not To Touch The Earth, le théâtral Unknown Soldier, et une fascination pour le hard rock naissant dans le sublime Five To One, mais ces trois titres semblent noyer dans un océan de bons sentiments et de morceaux trop légers, d’où émerge tout de même une succulente sucrerie : Love Street.

“The Soft Parade” (Elektra, 1969)

Net changement de cap avec ce quatrième album, où Paul Rothchild offre aux Doors un habillage de cuivres et de cordes sur quatre titres, orientant même le groupe vers la musique country (Easy Ride). Une production sophistiquée et coûteuse qui a pour but de formater, et de rendre de plus en plus mainstream, présentable, et respectable, la musique sauvage et parfois incontrôlable des Doors (Morrison a des ennuis judiciaires, accusé d’attentat à la pudeur sur scène à Miami). Les Doors vont d’ailleurs obtenir un nouveau hit avec Touch Me et réussir leur virage jazzy avec la présence de solos de saxophone ou de trombone, se frottant également avec grand bonheur au rhythm & blues (Runnin’ Blue). L’album est inégal, mais avec un son toutefois plus homogène que le précédent. On y trouve de très belles perles (Shaman’s Blues, Wild Child) et puis le groupe renoue avec les longs morceaux poético-théâtraux qui ont fait sa renommée, comme le très inspiré The Soft Parade qui donne son titre à l’album.

“Morrison Hotel” (Elektra, 1970)

Avec ce changement de décennie, les Doors se reprennent en main et délaissent les effets de production et les grands écarts musicaux pour retourner aux fondamentaux : le blues et le rock ! Un disque sauvage qui sent la sueur, l’essence et le cambouis, avec son hymne sauvage : Roadhouse Blues et ses paroles prémonitoires : “The future is uncertain and the end is always near…. ”. Ce retour en force et en puissance est marqué par un durcissement de la musique où la guitare de Krieger prend l’avantage sur les claviers de Manzarek. Les paroles de Morrison se durcissent elles aussi, à l’image du redoutable PeaceFrog : “There’s Blood On The Street…. ”. Mêmes les ballades sentimentales sont poisseuses et flippantes : Waiting For The Sun, Blue Sunday, Indian Summer. Aucun répit, ni aucun espoir, dans ce disque agressif et désenchanté où, à l’exception de la chanson de marin Land Ho !, on ne décèle aucun titre faible, jusqu’au mémorable blues-rock final Maggie McGill  qui annonce déjà L.A Woman !

“L.A Woman” (Elektra, 1971)

Cet hymne d’amour et de haine à Los Angeles accouche d’un album dur et sombre à la sonorité pesante, où l’on hurle jusqu’à la mort une musique blues-rock implacable et décoiffante. Il s’agit du dernier album des Doors avec Jim Morrison et le premier sans Paul Rothchild. C’est l’ingénieur du son Bruce Botnick qui va assurer la production en les enregistrant tel quel, misant à fond sur l’énergie live du groupe. Les Doors, à la fois déchaînés et matures, renforcés par une guitare rythmique et une basse, vont produire un disque cohérent de bout en bout, avec une narration percutante et une musique à la fois sauvage et sophistiquée. Un hit (Love Her Madly), une reprise inattendue de John Lee Hooker (Crawling King Snake), un poème fou aux images foudroyantes (The W.A.S.P.), une virée nocturne dans la cité perdue où les anges se brulent les ailes (L.A Woman) et enfin une tempête poétique, menaçante et apocalyptique (Riders On The Storm) qui sera le chant final et sublime de Mr Mojo Risin’ (anagramme de Jim Morrison).

“OtherVoices” (Elektra, 1971) — “Full Circle” (Elektra, 1972) — “An American Prayer” (Elektra, 1978)

Jim Morrison quitte les Doors en mars 1971, les trois membres restants décident de continuer sans lui et commencent à enregistrer “Other Voices” lorsqu’ils apprennent son décès. Ray Manzarek et Robby Krieger vont se partager à la fois le rôle de compositeur et de chanteur, pour un résultat assez médiocre et insignifiant, où l’absence de Morrison se fait cruellement sentir. Les Doors continuent l’aventure pour des raisons plus vénales qu’artistiques, mais réalisent tout de même avec “Full Circle”, un album un peu meilleur que le précédent, où l’on note la présence du jazzman Charles Lloyd sur deux titres. En 1978, les trois Doors décident de rendre hommage à la poésie de Morrison en publiant des textes récités par Jim, enregistrés en 1969 et 1970, et mixés avec des musiques préexistantes ou refaites pour l’occasion. L’album “An American Prayer” ne manque pas de charme, mais c’est surtout le récit des textes nus, sans musique, qui nous séduit, comme le sublime Bird Of Prey, chanté a capella par un Morrison qui tutoie les anges.