Souvenirs de concert – THE WHO – Fête de l’Humanité 1972
1 mai 2013
Souvenirs de concert
THE WHO
Fête de l’Humanité 1972
Il y a des jours importants qui changent à jamais votre vie : j’ai 12 ans, je vais assister à mon tout premier concert au milieu de 200.000 personnes et l’un des meilleurs groupes de rock va se produire sur scène devant moi ! C’était le samedi 09 septembre 1972, deux jours avant la rentrée des classes où je suis attendu en 5ème. La fête de l’Humanité bat son plein et attire énormément de monde, il faut dire qu’à l’époque, les communistes pèsent 20% de l’électorat et qu’ils ont le vent en poupe avec un nouveau secrétaire général, Georges Marchais, qui vient de signer le programme commun (avec le parti socialiste et les radicaux de gauche).
Depuis quelques années, les communistes sont devenus malins, ils ont compris qu’il fallait attirer des jeunes à leur fête annuelle et qu’une grande partie des jeunes (nous sommes peu de temps après 68) sont plutôt de gauche et se passionnent pour la musique rock et les grands rassemblements (nous sommes peu de temps après Woodstock et l’ile de Wight).
Les années précédentes, ils font venir Pink Floyd (qui jouera “Atom Heart Mother” en live), puis Joan Baez, et en programmant The Who en cette année 1972, ils nous proposent l’un des groupe de rock les plus populaires en France, à un moment où il vient de remporter un succès phénoménal avec “Who’s Next” et leur hit Won’t Get Fooled Again, qui deviendra six ans après My Generation, leur nouvel hymne !

Ce samedi 09 septembre 1972, en compagnie de mes frères et cousins, au fur et à mesure que je pénètre à l’intérieur de cette fête de l’huma, je me trouve d’abord dans une fête foraine avec une impressionnante grande roue et une odeur de barbes à papa, puis je traverse des stands avec des réunions politiques où ça sent le vin rouge et la merguez, pour arriver enfin dans l’espace gigantesque du concert qui fait plutôt penser à Woodstock avec de fortes odeurs de cigarettes étranges …
Il y a une certaine agitation, le ciel est noir et menaçant et j’essaye de ne pas perdre de vue mes compagnons, car le périple est long pour se frayer un chemin vers la grande scène. Une scène démesurée avec une sono impressionnante qui doit satisfaire 200.000 personnes et en fond de décor, un sigle RTL géant.

Woodstock n’est effectivement pas loin et pour les nostalgiques, c’est justement Country Joe Mc Donald qui assure la première partie en chauffant gentiment le public en interprétant ses titres les plus connus dont le fameux : I Feel Like I’m Fixin’ To Die Rag. Lorsque Country Joe quitte la scène, il y a de l’électricité dans l’air, l’orage est menaçant, le vent souffle et une certaine excitation gagne le public qui se met à hurler, voulant écourter au maximum le changement de plateau afin d’accueillir l’arrivée des quatre nouveaux garçons dans le vent !
Il se passe un moment flottant comme si le temps était suspendu sur cette grande scène vide où les cris de la foule combattent le gris du ciel et puis quand le groupe arrive, l’émotion est à son comble, les hurlements s’amplifient et je dois me pincer pour être bien sûr que ce que je vois est réel. Le plaisir est intense et indescriptible : j’arrive à voir, du haut de me 12 ans et sur la pointe des pieds, mes idoles en chair et en os !
Ils sont particulièrement charismatiques, beaux comme des dieux et totalement humains : Pete Townsend et Keith Moon, vêtus tous les deux de blanc, plaisantent et commencent par se bagarrer gentiment, Roger Daltrey, chemise en jeans ouverte sur torse nu, est plus solennel, il hume l’air et se concentre quelques secondes. Très calme et à l’écart, se tient l’un des meilleurs bassistes de rock au monde : John Entwistle, qui règle son instrument en poussant les potards à fond afin de sortir le gros son….ils démarrent par la case départ avec un flash back sur leur premier single I Can’t Explain (enregistré début 1965 en pleine période mods !).

Un excellent warm up qui met tout le monde d’accord pour aboutir à une version à couper le souffle du Summertime Blues d’Eddie Cochran, avec en contrechant l’impressionnante voix grave d’Entwistle. Le bassiste va d’ailleurs poursuivre en devenant pendant quelques minutes le chanteur vedette du groupe sur sa composition My Wife, avec un Pete Townsend guitar-hero, moulinant sans relâche sa gibson les paul entre deux sauts acrobatiques.
Puis quatre autres titres tirés eux aussi de “Who’s Next” vont s’enchaîner : un Baba O’Riley dur et hargneux avec sa célèbre intro au synthétiseur qui sera diffusé à travers la sono via des bandes préenregistrées pour une version sans piano, ni violon (remplacé par l’harmonica de Roger Daltrey), puis Behind Blue Eyes (histoire de calmer un peu le jeu), morceau de bravoure pour le chanteur-interprète Roger Daltrey.
Après c’est Bargain, dans une version extra-longue avec les riffs ravageurs et les solos stridents de Townshend, accompagnés des martellements furieux du batteur d’exception qu’est Keith Moon, et enfin le très attendu Won’t Get Fooled Again, le grand hit de l’album, nouvel hymne politique du groupe dans une version monstrueuse en cinémascope avec les incessants lancers de micro toujours parfaitement rattrapés par Daltrey !
C’est très pertinent de la part des Who de jouer à la fête du parti communiste français cette chanson sur la désillusion politique en Angleterre qui met dos à dos le parti travailliste et le parti conservateur avec une grande lucidité poétique. Après ce morceau de bravoure qui pourrait clore ce show mémorable en bouquet final, le concert est loin d’être fini, il n’en est même qu’à la moitié.
Viendront une version surexcitée de Magic Bus, puis The Relay, un titre inconnu et particulièrement frappant comme un uppercut dans l’estomac, qui suscitera la curiosité des fans et qui sortira (uniquement en single) quelques mois plus tard. Ensuite c’est le moment inévitable du petit flash back du précédent chef d’œuvre “Tommy” avec Pimball Wizard et See Me, Feel Me.

Et puis ce que l’on craignait tous arriva, la pluie fait son apparition et mêlée au vent, elle se déverse par fortes rafales, Les Who continuent comme si de rien n’était, chauffés à bloc, surexcités comme jamais devant le triomphe que lui fait cette foule immense, rien ne peut arrêter le seul groupe de rock (avec Jimi Hendrix) à avoir participé aux trois grands festivals pop (Monterey, Woodstock et Wight) et ils enchaînent dans la foulée par une version particulièrement folle et ravageuse de My Generation avant qu’une panne générale de courant mette fin à ce magistral évènement.
On retombe sur terre brutalement, complètement trempés, les yeux ébahis, les oreilles bourdonnantes et le souffle coupé. On se dit que l’on a vécu un moment tellement fort que plus rien ne peut être comme avant. Une vie qui bascule en quelques heures avec la certitude que rien n’est plus beau que la musique live et qu’après avoir vu l’immense Keith Moon jouer, l’envie de devenir batteur va sérieusement me démanger !
Lionel Eskenazi.


