[Re]découvrir : Benjamin Moussay

1 nov. 2020

INTERVIEW BENJAMIN MOUSSAY

Le Vertige du Piano Solo


Déjà vingt ans de carrière et seulement trois disques en leader en trio dont le dernier est paru il y a dix ans. Il était temps que Benjamin Moussay, pianiste très demandé, nous propose un quatrième opus : “Promontoire”, cette fois en piano solo et sur le prestigieux label Ecm.

 

Jazz Magazine : Vous avez eu l’occasion d’enregistrer trois albums pour le label Ecm avec Louis Sclavis. Est-ce à cette occasion que vous avez fait la connaissance de Manfred Eicher ?

Benjamin Moussay : Absolument. Je l’ai rencontré pour l’enregistrement de  “Silk And Salt Melodies” en mars 2014, et ce fût un moment important de ma vie de connaître ce personnage fascinant et extrêmement professionnel. Il est comme un chef d’orchestre, il entend tout et comprend tout de suite ce qui est en jeu, et surtout avec son expérience, il sait beaucoup mieux que nous comment faire un bon disque ! Nous avons passé de très bons moments avec lui, notamment pendant les pauses et les repas, où il nous racontait des anecdotes extraordinaires à propos de tous les musiciens qu’il a côtoyés.

Comment avez-vous franchi le pas de lui proposer d’enregistrer pour son prestigieux label ?

C’est lors de l’enregistrement du troisième album avec Louis Sclavis : “Characters On The Wall ” en octobre 2018 que les choses se sont concrétisées. C’était un moment où mon projet de piano solo  (entrepris trois ans auparavant) commençait à prendre forme après plusieurs concerts et un répertoire qui commençait à s’étoffer.  Dans un premier temps j’avais enregistré en 2017 une maquette à La Buissonne, seul avec l’ingénieur du son Gérard de Haro, et puis encouragé par Louis Sclavis, j’ai effectivement eu le culot de l’envoyer à Manfred Eicher. Sa réponse a été positive, mais il y avait certaines choses qu’il n’aimait pas. Son idée était de tout recommencer à zéro et de retourner à La Buissonne en sa présence afin de développer le répertoire de “Promontoire” dans des conditions optimum.

On imagine que l’album final doit être très différent de la maquette enregistrée deux ans plus tôt ?

Effectivement, il s’agit d’un tout autre disque. Manfred Eicher a été un précieux conseiller, ses idées et ses avis sont toujours judicieux et pertinents et puis il forme avec Gerard de Haro une équipe terriblement efficace. J’ai éliminé près de la moitié des compositions de la maquette en proposant des nouveaux morceaux et plusieurs improvisations.

Votre album reflète votre passion pour la montagne, il y est souvent question du vertige de l’altitude  à travers des titres comme Don’t Look Down ou The Fallen. Ce vertige est-il comparable à l’exercice sans fil du piano solo ? Et pourquoi l’avoir nommé “Promontoire” ?

Ce qui est comparable dans la pratique de la montagne et du piano solo, c’est surtout un grand sentiment de liberté et un goût certain pour l’aventure et la prise de risques. Dans les deux cas, on connaît  le point de départ et la destination, mais le mystère réside dans l’étonnant voyage ! “Promontoire”, c’est un lieu précis dans les Vosges où j’allais souvent me balader adolescent, on allait s’y réfugier avec des amis et on discutait beaucoup en refaisant le monde…

Les douze morceaux de l’album sont assez courts et vous n’y déployez aucune virtuosité. Ce qui semble vous intéresser ce sont les ambiances impressionnistes, le travail sur l’espace, et la respiration.

Oui, je suis passionné par l’impressionnisme et par la musique de Debussy. Et puis à travers ces douze morceaux assez courts et avec l’aide de Manfred Eicher, nous avons construit une narration musicale qui est un hymne à la nature, à la montagne et à l’espace. La virtuosité ne m’intéressait pas sur ce projet qui est un travail d’introspection et de ressenti. Dans ce sens, ce disque s’inscrit parfaitement dans l’esthétique Ecm.

On connait votre proximité avec Martial Solal et votre passion pour Thelonious Monk. Mais quels sont les autres pianistes qui vous ont inspirés ? On imagine qu’il y en a chez Ecm, où après François Couturier, vous êtes le deuxième français à enregistrer en piano solo sur ce label.

Il y a beaucoup de pianistes qui m’ont fascinés, à commencer par Bud Powell dont j’ai particulièrement étudié le jeu. Chez Ecm, ils sont nombreux et le plus fameux est certainement Keith Jarrett. Quand j’écoute ses concerts en piano solo, je suis stupéfait par le niveau de concentration qu’il arrive à garder pendant près d’une heure trente. C’est très impressionnant car tout y est excellent, il n’y a rien à jeter. J’admire aussi Paul Bley, son “Open Love” a été longtemps un de mes disques de chevet. J’avais beaucoup apprécié l’album “Un Jour Si Blanc” de François Couturier, nous avons d’ailleurs échangé récemment au téléphone et je suis très heureux de lui succéder chez Ecm.

 

CD  “Promontoire” (Ecm/Universal)

 

Concerts

10 novembre promontoire piano solo festival Enjoy Jazz - Allemagne - TBC

11 novembre Promontoire piano solo au Studio de l’Ermitage - Paris (75)

17 novembre Louis Sclavis Characters on a Wall festival Jazz d’Or - Saverne (67)

19 novembre Duo avec Michael Alizon Expanding Universe - Strasbourg (67)

27 novembre création Punk Moon avec Claudia Solal au Petit Duc - Aix en Provence (13)

4 décembre Sylvain Cathala 5tet au Triton - Les Lilas (93)

13 décembre promontoire piano solo Festival D’Jazz - Nevers (58)

15 décembre Airelle Besson quartet - Epernay (51)

20 et 21 décembre ciné concert Ernest&Celestine cité des congrès - Nantes (44)

 

REPERES

1973 Naissance à Strasbourg le 18 février

1983 Démarre l’apprentissage du piano

1987 Révélation lorsqu’il découvre l’album “Pure Monk” en piano solo de Thelonious Monk

1993 Entrée au CNSM (première promotion jazz)

2002 Premier album en trio : “Mobile” (Iris Music)

2003 “Les Arômes de la Mémoire” avec le Bernard Struber Jazztet (Studio Christal)

2005 Premier album en duo avec Claudia Solal : “Porridge Days” (Le Chant Du Monde)

2006 Deuxième album en trio : “Swimming Pool” (O +Music)

2010 Troisième album en trio : “On Air” (Laborie)

2011 Enregistrement du premier album avec Louis Sclavis : “Sources” (Ecm)

2015 Début du projet en piano solo

2016 “Radio One” avec le quartette d’Airelle Besson (Naïve)

2018 Musique du film muet “Nana” de Jean Renoir