Portrait : DAVID LINX : À fleur de peau
1 avr. 2020
DANS LA PEAU DE DAVID LINX
Interview par Lionel Eskenazi.
Après trente-deux ans de carrière et vingt-quatre albums, le chanteur belge David Linx n’a pas fini de nous surprendre et de nous séduire. Il célèbre ses 55 ans avec la publication de “Skin In The Game”autour de textes poétiques fortement autobiographiques, entouré d’un groupe de musiciens de haut vol (Gregory Privat, Chris Jennings, Arnaud Dolmen, Manu Codjia).
Jazz Magazine : Sur la pochette de votre dernier album, vous êtes torse nu, vous avez un air méchant et vous hurlez. Que signifie pour vous cette photo et que veut dire exactement ce titre : “Skin In The Game” ?
David Linx : Sur mes disques précédents, je suis plutôt souriant et toujours habillé, mais là je voulais exprimer autre chose. Je désiraisen quelque sorte me mettre à nu car je viens d’avoir 55 ans et il me semblait important de dresser un bilan de ma vie et dire des choses sur moi-même. Je pense qu’il est temps maintenant de prendre les choses sérieusement, d’avoir un regard serein sur mon parcours, et d’être capable de regarder en arrière. Je remercie le photographe ShelomoSadak d’avoir compris l’état d’esprit qui était le mien pour la pochette de ce disque. J’ai réalisé cet album comme si ça allait être le dernier, et j’y ai donc mis des choses qui me tenaient particulièrement à cœur. “Skin In The Game” veut simplement dire : s’impliquer, prendre des positions, être sincère, et dire la vérité.
Trois chansons de cet album sont dédiées à des personnalités qui ont comptées dans votre vie. Pouvez-vous nous donner des précisions sur ces dédicaces ?
Avec ce disque, je fais une espèce d’inventaire de certaines personnes qui ont comptées dans ma vie. Azadi, qui veut dire liberté en kurde, est dédiée à AishaKarefa-Smart, qui est la nièce de l’écrivain James Baldwin.Aisha a une forte personnalité, elle travaille principalement sur l’œuvre de son oncle, et je la considère comme ma sœur ! Elle a eu un enfant avec Slade, le fils de Toni Morrison, qui était l’un de mes meilleurs amis, il avait le même âge que moi. Il est malheureusement mort en 2010 à l’âge de 45 ans. ProphetBirdsest dédiée à Toni Morrison, qui est morte au mois d’août dernier, j’ai écrit la chanson quelques mois avant sa mort, quand elle était malade et je la décris comme un oiseau prophétique. J’ai eu la chance de la rencontrer plusieurs fois, c’était quelqu’un de tout à fait exceptionnel ! Avec On The OtherSide Of Time, j’ai voulu rendre hommage à une autre femme exceptionnelle : Marcia de Labbey, qui a été mariée à Baden Powell, puis à Claude Nougaro, et maintenant à l’agent artistique Bertrand de Labbey qui dirige Artmedia. C’est une femme sublime que j’aime décrire comme un ange. Elle aussi a été importante dans ma vie. Je l’ai rencontrée en 2004, le jour de l’enterrement de Claude Nougaro où j’ai chanté à Notre Dame.
Sur la chanson Skin In The Game qui est certainement la chanson-phare de l’album, il n’y a pas de dédicace particulière, mais vous évoquez clairement dans le texte James Baldwin et Toni Morrison, ainsi que leurs familles respectives, mais aussi Kenny Clarke.
Ce qui est vraiment étonnant dans cette chanson, c’est que j’ai écrit le texteil y a près de huit ans, et que j’y parle de mes 55 ans, c’était donc le moment idéal pour enfin l’enregistrer ! Dans les paroles j’évoque beaucoup de personnes importantes, dont effectivement James Baldwin, sa sœur Gloria, que je considérai comme ma mère, Aisha qui est donc la fille de Gloria, ainsi que Toni Morrison et son filsSlade. J’ai quitté la Belgique et ma famille à l’âge de 17 ans et je suis venu habiter chez James Baldwin à St Paul de Vence, puis à Paris chez Kenny Clarke, et on peut dire que j’ai reconstitué une autre famille à travers ces deux grandes personnalités. Cette chanson évoque tout cela et je voulais qu’il y ait deux voix différentes avec une partie slamée, j’ai donc contacté mon ami de Philadelphie Marlon Moore,qui a effectué une belle et profonde interprétation de mon texte, et puis je l’ai aussi invité à écrire un texte et à slamer sur ma chanson Night Wind autour d’une musique particulièrement mélodieuse signée par Thierry Lang.
Vous entretenez un rapport important avec la littérature depuis toujours, et notamment avec de écrivains afro-américains engagés. Comment avez-vous rencontré James Baldwin ?
Tout d’abord je l’ai lu lorsque j’avais 12 ans, je ne comprenais pas tout, mais il y avait une grande force dans ses mots qui me fascinait complètement. A l’époque où j’étais adolescent, lire Baldwin, c’était un peu un mode d’emploi de survie. Puis à l’âge de 17 ans j’ai voulu le rencontrer et j’ai été chez lui à St Paul de Vence et il a eu la gentillesse de m’héberger. J’avais donc une chambre dans sa grande maison que j’ai habitée par intermittence jusqu’à sa mort en 1987. J’ai toujours rêvé être un écrivain et lorsque je vivais chez Baldwin, je me comportais comme si j’en étais un, j’étais assez solitaire. Baldwin écoutait beaucoup de disques, principalement de la musique afro-américaine : Robert Johnson, Ray Charles, Miles Davis ou Aretha Franklin…Quand on est jeune, on a du culot, et assez naturellement, je lui ai proposé que l’on fasse un disque ensemble avec sa voix qui récite ses textes et il a accepté. L’album “A Lover’s Question” est sorti en 1987 juste avant sa mort.

Sur votre dernier album, La chanson Troublemakers me semble être portée par un texte assez politique ?
Effectivement, ça parle de Donald Trump sans jamais le nommer, c’est bien lui le fauteur de troubles. L’écrivain George Orwell n’était pas seulement un visionnaire lorsqu’il a écrit “1984” mais aussi dans son livre “AnimalFarm”. Ce livre n’a jamais été autant d’actualité car effectivement nous sommes gouvernés par des animaux, et nous le peuple, nous nous comportons comme du bétail, car nous subissons tout ça sans réagir, nous ne sommes pas assez dans la rue pour nous révolter car tout le monde somnole devant ses écrans !
A l’écoute de votre disque, on est d’emblée frappé par la cohésion sonore du groupe qui vous entoure. Il s’agit d’un nouveau groupe et d’une première collaboration,maison a l’impression que vous jouez ensemble depuis des années ! Comment s’est constitué ce groupe ?
C’est vrai que je suis très fier de ce groupe et j’espère continuer à jouer avec eux un certain temps. Tout est facile avec ces musiciens extrêmement doués qui s’impliquent beaucoup dans la musique et qui en comprennent tout de suite l’essence. Dès la première prise, ils sont excellents et la miseen place est parfaite ! C’est en avril 2016, lors d’un concert pour les Nuits du Jazz à Caen, que j’ai rencontré le pianiste Grégory Privat et le batteur Arnaud Dolmen qui jouaient dans l’orchestre du saxophoniste Jacques Schwarz-Bart. Moi, je chantais mon hommage à Brel avec le Brussels Jazz Orchestra et nous partagions le même plateau pour un enregistrement pour le Jazz Club de France Musique. Grégory et Arnaud m’ont terriblement impressionné et je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose avec eux. J’avais déjà repéré le talent du contrebassiste Chris Jennings, notamment aux côtés de Joachim Kühn, quant à Manu Codjia, je le connais depuis longtemps et j’apprécie beaucoup son langage harmonique et rythmique.Sur l’album, il apparaît comme invité sur cinq titres, mais il sera bien sûr avec nous sur scène. Le groupe fonctionne très bien ensemble et j’apprécie la façon dont ils gèrent l’indépendance du rythme sur le tempo, ça me donne une grande liberté. J’ai l’impression d’ouvrir un nouveau chapitre avec ce groupe et d’être à un tournant important de ma carrière, les américains appellent ça : the turning point.
Lorsque vous viviez chez James Baldwin, vous avez eu l’occasion de rencontrer Miles Davis et vous avez dit de lui : « Miles, c’est le plus grand chanteur… »
Miles était très ami avec James Baldwin et il venait le voir à chaque fois qu’il était en tournée dans le sud de la France. Il se débrouillait pour rester quelques jours. Il peignait beaucoup chez Baldwin, c’était pour lui un havre de paix où il se reposait et profitait de ce moment de détente pour peindre. Un jour, il m’a offert la photo de sa carte d’identité quand il avait 19 ans et qu’il quitte St louis pour venir à New-York. Je la garde précieusement et je la regarde souvent. Miles a transformé le jeu de trompette dans le jazz, avec lui, c’est devenu un instrument romantique et feutré. Il utilisait sa trompette comme la voix d’un crooner avec son sens du phrasé et sa science des silences, il cherchait à s’approcher de la voix humaine et c’est à ce titre que j’ai pu dire que c’était le plus grand des chanteurs ! Et c’est vrai que c’est l’une de mes principales influences en tant que chanteur sans oublier Betty Carter bien sûr. Elle improvisait ave sa voix là où un instrument ne saurait aller. Elle a utilisé le scat vers l’improvisation vocale en restant toujours très mélodique et en ne partant pas des onomatopées préétablies.
Vous avez assez peu chanté de standards car vous aimez chanter vos propres textes. Vous avez notamment dit qu’il ne fallait pas subir le texte, mais être le texte ou bien le devenir…
Oui, c’est quelque chose auquel je tiens car je ne crois pas à l’interprétation. L’interprétation c’est ceque le public reçoit, mais pas ce que le chanteur donne. Il faut savoir dominer la chanson, car si c’est la chanson qui te domine, il n’y a plus rien qui sort…C’est une histoire de positionnement, c’est comme l’espoir, il ne faut pas avoir de l’espoir, mais être l’espoir ! C’est la meilleure façon de continuer à exister.
CD “Skin In The Game” (Cristal Records/Sony Music)
Concerts
Du 02 au 04 avril au Jazz Club de Dunkerque
Le 22 avril au New Morning à Paris
Le 24 avril au Silex à Auxerre
REPERES
1965 Naissance le 22 mars à Bruxelles.
1982Quitte Bruxelles pour s’installer à St Paul de Vence
chez James Baldwin et prend de cours de batterie avec Kenny Clarke.
1986Enregistre l’album“A Lover’s Question” avec James Baldwin, Steve Coleman, TootsThielmans et Pierre Vandermael.
1988 Abandonne la batterie pour le chant et enregistre “HungryVoices”.
1992 Premier album avec Diederik Wissels“Kamook”.
1997“Up Close” avec Diederik Wissels.
1998 “Bandarkâh” avec Diederik Wissels.
2001 “Heartland” avec Diederik Wissels et Paolo Fresu.
2007 Première collaboration avec le Brussels Jazz Orchestrapour l’album “Changing Faces”
2010“Follow The Song Lines” avec Diederik Wissels, Maria Joao, Mario Laginha, et l’Orchestre National de Porto.
2013 “Winds Of Change” avec Diederik Wissels.
2016“Brel” avec le Brussels Jazz Orchestra.
2018 “7000 Miles” avec André Ceccarelli, Pierre-Alain Goualch et Diego Imbert.


