Mélomanies - Alain de Greef : Mes disques et moi
1 mai 2013
ALAIN DE GREEF : MES DISQUES ET MOI
Ce passionné de musique est aujourd’hui âgé de 65 ans et retraité, après une passionnante carrière à la télévision, où après avoir crée “Les Enfants du Rock” à Antenne 2 au début des années 1980, il devient directeur des programmes d’une nouvelle chaîne, fun, impertinente et furieusement rock’n’roll nommée Canal Plus. Il va créer l’émission Nulle Part Ailleurs qui accueillera tous les jours en live les musiciens les plus importants des années 1990 (Prince, Björk, Nirvana, Radiohead…) ainsi que quelques vétérans incontournables (Lou Reed, Iggy Pop, Bowie, Page/Plant, Hancock/Shorter...). Par Lionel Eskenazi. Photo Lahache / Canal +
Vous êtes né en 1947, ce qui fait de vous un baby boomer qui a vécu l’explosion du rock’n’ roll et de la pop music dans les années 1960. Quels ont été vos premiers émois musicaux à cette époque ?
Au début des années 1960, j’ai été un jeune con avant d’avoir trouvé mon cerveau car j’ai aimé le rock’ n’ roll français avec des groupes comme Les Chaussettes Noires, par contre je n’aimais pas trop Johnny Hallyday ! On savait qu’ils s’inspiraient tous des chanteurs américains mais nous n’avions accès qu’aux disques d’Elvis Presley, c’était très difficile de trouver ceux de Chuck Berry et des bluesmen noirs qui ont créé le rock’n’ roll ! Il me semble que Ray Charles était le seul chanteur noir dont on trouvait facilement les disques. Puis j’ai fait quelques voyages en Angleterre et très tôt j’ai découvert les Beatles et tous les groupes anglais qui ont suivi (on découvrait un nouveau groupe tous les 15 jours !), c’était la grande époque des 45 tours. En janvier 1964, j’avais 16 ans et ma mère m’a offert une place pour Les Beatles à l’Olympia, Ils y sont restés trois semaines et j’y suis retourné une deuxième fois avec des copains. En 1965, toujours à l’Olympia, j’ai vu les Rolling Stones, puis j’ai revu les Beatles au Palais des Sports où les Yardbirds avec Jeff Beck assuraient la première partie et en 66, j’ai revu les Stones à l’Olympia.
A l’époque, dans le fameux débat qui opposait le Beatles et les Stones, vous vous situiez où ?
Franchement, j’aimais les deux, ce n’était pas incompatible. Suivant les sorties de disques, on pouvait préférer certains titres des uns ou des autres, mais à l’époque, c’était un faux débat, nous aimions tous les chansons pop des Beatles, mais on aimait bien aussi le côté débraillé, sauvage et plus rock des Stones.
En Angleterre dans les années 1966 -1967, la musique des Beatles et des Stones changent et c’est l’aventure de la pop psychédélique qui voit l’arrivée de nouveaux groupes comme le Jimi Hendrix Experience, Pink Floyd ou Soft Machine. Comment avez-vous vécu cette période ?
J’ai été sensible à l’arrivée de Jimi Hendrix bien sûr, c’était quelque chose d’extrêmement marquant, ses chansons étaient formidables et résolument modernes, malheureusement je l’ai loupé lors de ses passages à l’Olympia. Je n’ai pas été un grand fan des premiers enregistrements de Pink Floyd, je suis passé à côté de la période Syd Barrett et je me suis vraiment intéressé au groupe à l’arrivée de David Gilmour.

SOFT MACHINE : Third 1970, Columbia.
En revanche, j’ai tout de suite aimé les deux premiers disques de Soft Machine, mais le grand choc a été pour moi le troisième album que j’ai découvert sur scène en 1970 lors d’un concert au Théâtre de la Musique (Gaité Lyrique). C’était vraiment quelque chose de très nouveau de mélanger la musique pop au jazz, le groupe était composé d’un quintette avec Mike Ratledge, Hugh Hopper et Robert Wyatt + Elton Dean aux saxophones et Lyn Dobson au sax soprano et flûte (On peut voir l’intégralité de ce concert sur You Tube. NDLR). Après ce concert mémorable, on attendait tous avec impatience la sortie de ce superbe disque double (avec un morceau par face !) afin de se replonger dans cette musique si particulière qui n’avait pas d’équivalent, et qui m’a fait prendre conscience que peut-être je commençais à en avoir un peu marre du rock, et qu’il y avait là une voie intéressante, influencée par le jazz , mais aussi par les musiques de Terry Riley et Philip Glass.
On va rester en Angleterre et parler de l’émergence au début des années 1970 de ce que l’on a appelé la musique progressive avec des groupes comme Yes, Genesis ou King Crimson…

KING CRIMSON Larks’ Tongues in Aspic 1973, Island.
King Crimson, c’est sans doute le groupe qui m’a le plus marqué à cette époque, surtout pendant la période 1973-1974 avec la publication de trois albums majeurs qui constituent une trilogie extraordinaire qui démarre avec “Larks’Tongues in Aspic”. J’ai eu la chance de voir le groupe à Pleyel à la fin de l’année 1973 et il y avait encore à ce moment là le percussionniste Jamie Muir qui était un personnage complètement fou et fascinant qui contrastait beaucoup avec la rigueur des autres musiciens. Il jouait derrière un stand un peu foutraque qui s’apparentait plus à un stand d’épicerie qu’à un stand de musique avec plein d’objets insolites suspendus ! Et puis Robert Fripp était unique dans son genre, en particulier dans sa capacité à faire de longs solos sur une seule note sur des rythmiques incroyables !
Puisque nous parlons de guitariste, je crois que vous aimez bien aussi Carlos Santana ?

SANTANA Caravanserai 1972, CBS.
Oui, on l’a tous découvert avec le film “Woodstock” lorsqu’il est sorti à Paris en 1970, cette version live de Soul Sacrifice, complètement démente, ça a été une véritable révélation et l’on découvrait aussi ce jeune batteur fascinant : Mike Shrieve. Les trois premiers albums étaient sympas et exotiques avec ce côté latino, mais quand “Caravanserai” est sorti, on a été très impressionné par cette ouverture vers le jazz, car d’un seul coup Santana s’est mis à lorgner du côté de Miles Davis avec de longs morceaux inspirés et de très bons solos de guitare. J’ai beaucoup écouté ce disque avec mon pote Philippe Manoeuvre, car à l’époque, “Caravanserai” nous servait de test pour essayer des nouvelles chaînes stéréo, car on aimait en changer souvent !
On peut dire qu’avec ce disque Santana s’ouvre au jazz-rock et aussi à la spiritualité, il enregistre d’ailleurs à la même époque un album très mystique en compagnie de John Mc Laughlin : “Love Devotion Surrender”. Je crois que vous avez une certaine fascination pour le Mahavishnu Orchestra ?

THE MAHAVISHNU ORCHESTRA The Inner Mounting Flame 1971, Columbia
Oui, car tout d’un coup en découvrant The Mahavishnu Orchestra, j’entends un guitariste qui joue comme un guitariste de rock, mais avec une technique et une vélocité incroyable et qui crée une musique originale et nouvelle. C’est un groupe qui pouvait jouer vraiment très fort (j’ai le souvenir d’un concert à Pleyel où mes tympans ont soufferts), mais qui pouvait aussi proposer des morceaux lents, il y en a quelques uns dans ce disque qui sont intéressants, en particulier You Know, You Know qui apparaît d’ailleurs dans toutes mes playlists et toutes mes compiles.
Juste avant de créer le Mahavishnu Orchestra, John Mc Laughlin a joué dans l’orchestre de Miles Davis. Quel a été le premier album de Miles Davis que vous avez écouté ?
C’est justement un album où John Mc Laughlin apparaissait : “Bitches Brew”, c’est un disque qui me plaisait bien mais pas plus que ça…Après j’ai bien sûr acheté “Kind of Blue”…

MILES DAVIS In a Silent Way 1969, CBS
…Mais celui que je préfère, c’est “In a Silent Way”, je l’ai d’ailleurs découvert que quelques années plus tard. C’est un véritable bijou et j’aime bien la façon dont Teo Macero donnait une cohérence à ces longs morceaux en utilisant ses célèbres coups de ciseaux ! Comme j’ai été longtemps chef monteur à la télévision, ça me touche particulièrement, car ce que je préférais, c’était justement le montage son !
Tous les musiciens qui ont participé à “In a Silent Way” ont par la suite formé les groupes les plus importants du jazz rock (Weather Report, Mahavishnu, Return to Forever, Headhunters, Lifetime...). En dehors du Mahavishnu, qu’écoutiez- vous parmi ces groupes ?
J’adorais Return to Forever et les premiers albums de Stanley Clarke, mais j’ai beaucoup de mal à réécouter tout ça aujourd’hui, je trouve que ça a mal vieilli ! J’ai aimé aussi “I Sing the Body Electric” de Weather Report, les deux albums de Jeff Beck : “Blow by Blow” et “Wired” et aussi la période jazz-rock de Frank Zappa lorsqu’il jouait avec George Duke et Jean-Luc Ponty !
Après avoir évoqué Miles Davis, si on parlait de John Coltrane…

JOHN COLTRANE A Love Supreme 1964, Impulse.
Coltrane, je l’ai découvert et apprécié assez tardivement car j’avais en mémoire la musique qu’il jouait à la fin de sa vie, qui me semblait inécoutable et beaucoup trop free pour moi. C’est au début des années 1980, au moment où l’on créé “Les Enfants du Rock” avec Pierre Lescure que je commence à me désintéresser du rock et à me passionner pour le jazz. J’écoute les premiers albums Impulse de Coltrane dont le fameux “Ballads” et j’achète quasiment tous ses disques. “A Love Supreme” reste pour moi son chef d’œuvre, c’est un concept-album qui a du sens, avec des thèmes forts, lancinants et fascinants, qui nous restent longtemps dans la tête !
En 1962 Coltrane joue en compagnie de Duke Ellington, la même année Ellington joue avec Mingus et Max Roach. On peut dire que 40 ans après le début de sa carrière, Duke Ellington est toujours aussi jeune, en pleine forme et en pleine possession de ses moyens et il se trouve que l’album que vous avez choisi de lui a été justement enregistré dans les années 1960 !

DUKE ELLINGTON Far East Suite 1966, RCA.
Je connaissais bien sûr la plupart des morceaux célèbres d’Ellington comme Caravan ou I Don’t Mean a Thing, mais j’ai vraiment découvert sa musique au début des années 1980 à travers ses suites orchestrales, cet aspect de son travail m’a complètement fasciné et je me suis rendu compte qu’il était incontestablement un des grands compositeurs du XX ème siècle. J’ai une affection particulière pour cette “Far East Suite” car je la trouve très cohérente avec ces impressions de voyage du proche orient, de l’Inde ou du Japon et puis son orchestre est encore composé de la dream team avec tous les plus grands (Hodges, Gonsalves, Hamilton, Williams…). Il s’agit incontestablement de son dernier chef d’œuvre et de sa dernière collaboration avec Billy Strayhorn, qui mourra peu de temps après.
En observant de près la liste des disques que vous avez sélectionnés, je me suis demandé si vous étiez fâché avec les années 1980 et 1990, car il n’y a aucun album entre 1973 et 1997 !
La véritable raison, c’est que pendant ces années là, je travaillais 18 h par jour et que je n’avais pas beaucoup de temps à consacrer à la découverte de musiciens. A cette époque, j’achetais beaucoup de disques de tous les grands noms du jazz, mais je n’avais pas beaucoup de temps pour les écouter ! Et puis à partir du milieu des années 1980, je rachète tous mes disques en CD car je n’ai jamais vraiment aimé le vinyle, c’est une période où j’écoute surtout de la musique des années 1960. J’ai commencé à déléguer un peu mon travail dans les années 1990 et j’ai pris le temps d’écouter plus de musiques actuelles et puis quand j’ai quitté Canal Plus en 2000, je suis retourné aux concerts de jazz et aux festivals, pas ceux où l’on est invité, mais ceux que l’on choisit, et j’ai découvert plein de musiciens intéressants…
Et en particulier des jazzmen de Scandinavie…

E.S.T. Viaticum 2005, Act.
Oui, ça a été une révélation pour moi, j’ai découvert E.S.T.avec l’album “Good Morning Susie Soho” en 2000 et d’ailleurs j’aurai pu choisir cet album, mais je me suis rendu compte que les morceaux de “Viaticum” étaient mieux représentés sur mon ordinateur ! Plus que le choix du disque, ce qui compte surtout, c’est l’originalité de ce groupe, à travers la formule du trio piano, contrebasse, batterie, et le travail sur le son très particulier et tout à fait étonnant. Ça a été une grande découverte et dans mon panthéon personnel, je les hisse au niveau des plus grands et je suis particulièrement fier d’avoir pu les faire venir à Nulle Part Ailleurs. Plus tard, J’ai invité Pierre Lescure à un de leur concert à La Rocque d’Anthéron et il a tellement aimé qu’il voulait absolument les programmer au théâtre Marigny, malheureusement ça n’a jamais pu se faire à cause de la mort accidentelle d’Esbjörn Svensson !
De la Suède, on va passer en Norvège, qu’est ce qui fait selon vous la spécificité du jazz Scandinave ?

TORD GUSTAVSEN QUARTET The Well 2011, ECM.
Il y a une ambiance particulière, un travail sur le son et une longue histoire via le label ECM qui a enregistré beaucoup d’albums à Oslo, de Jan Garbarek à Nils Petter Molvaer (qui est venu lui aussi plusieurs fois à Nulle Part Ailleurs). J’adorais le trio de Tord Gustavsen, mais je trouve qu’avec l’apport du saxophoniste Tore Brunborg, le virage est décisif et me convainc d’avantage.
On va revenir au rock des années 1980 -1990 et votre passion pour l’un des groupes phares de ces vingt dernières années : Radiohead !
C’est vrai que pendant les années 1980, j’ai été un peu fâché avec le rock, j’arrivais tout de même à apprécier The Clash ou The Jam pendant une vingtaine de minutes, mais il ne fallait pas que ça dure plus longtemps ! Par contre, j’ai le souvenir d’un point de rupture avec mon camarade Manœuvre, le jour de la première apparition de Madonna à la TV française, c’était dans “Sex Machine”, je n’arrivais vraiment pas à comprendre qu’il puisse aimer ça, pour moi, c’était comme du Sheila ! La New Wave aussi j’étais réfractaire, ces musiques suicidaires et neurasthéniques, ça me mettait mal à l’aise…

RADIOHEAD O.K Computer 1997, EMI.
L’arrivée de Radiohead a été salutaire car je n’aimais plus le rock et là d’un seul coup, il se passait quelque chose d’unique et d’original avec un travail sur le son et des recherche formelles qui me fascinaient ! “O.K Computer” a été un album important et fondamental pour moi et nous avons décidé à Canal Plus d’organiser et de filmer un concert privé de Radiohead à l’époque de “Kid A” et “Amnesiac”, à un moment donné où le groupe était dans un grand chantier expérimental qui me touchait particulièrement…
En conclusion, je me rends compte que dans la plupart des disques que vous avez sélectionnés, il y a un point commun qui concerne le travail sur le son, qui a l’air fondamental pour vous.
C’est vrai que je suis très attaché aux expérimentations sonores et au progrès que l’on a pu faire dans ce domaine. Comme je vous le disais, je ne suis pas un nostalgique du vinyle et j’aime vraiment le son numérique. D’ailleurs, j’ai beaucoup de mal à écouter le jazz des années 20, 30 ou 40, on peut dire que je suis tout à fait le contraire de Jean-Christophe Averty, je ne peux pas écouter de 78 tours !
Lionel Eskenazi.


