Les musiciens de ma vie : François Moutin

1 mai 2018

LES MUSICIENS DE MA VIE

FRANCOIS MOUTIN

Texte : Lionel Eskenazi 

Nous avons rencontré le contrebassiste François Moutin à l’occasion de la sortie de l’album “Interplay” réalisé en duo avec la chanteuse Kavita Shah, afin qu’il nous parle des musiciens importants qui ont comptés dans sa carrière, et en particulier à New-York, où il est installé depuis vingt-trois ans. Résultat : Il a choisi quatre musiciens français et quatre américains !

 

LOUIS MOUTIN

Impossible de ne pas évoquer mon frère jumeau, qui est l’aîné, car il est né trois minutes avant moi. Nous avons commencé la musique ensemble et nous continuons à jouer toujours ensemble. Au départ, il jouait du piano et moi de la guitare, nous avions constitué un duo où nous reprenions des standards de jazz. Quand nous étions adolescents, il y avait un grand décalage entre nos copains et nous. Ils écoutaient en boucle Led Zeppelin et Pink Floyd, tandis que Louis et moi, étions à fond dans Oscar Peterson et Wes Montgomery ! On a dévoré le jazz à pleine dents, pratiquement dans l’ordre chronologique, enfants, on s’intéressait à Jelly Roll Morton, Fats Waller et BixBeiderbeke, puis on s’est intéressé au be-bop, pour finir avec Miles Davis, John Coltrane ou Herbie Hancock. Louis s’est finalement mis à la batterie et moi à la contrebasse (pendant plusieurs années, je suis d’abord passé par la basse électrique). Nous avons accompagné ensemble beaucoup de pianistes comme, Jean-Michel Pilc, Jean-Marie Machado, ou Martial Solal, et puis nous avons formé ensemble le MoutinReunion Quartet et le MoutinFactory Quintet.

 

JEAN-MICHEL PILC

J’ai fait des études d’ingénieur à Sup Télécoms et je me suis débrouillé pour être président du club musique afin d’avoir les clés du local de répétition. J’y jouais régulièrement avec Louis quand un jour un étudiant a entrouvert la porte en nous disant qu’il était pianiste et qu’il aimerait bien jouer avec nous. C’était Jean-Michel Pilc et à cette époque (1982), il maitrisait très bien le jazz d’avant le be-bop, alors que Louis et moi, on était déjà à fond dans le jazz modal. Je lui ai prêté une pile de 33 tours afin qu’il s’initie au jazz moderne et une dizaine de jours plus tard, il est revenu jouer avec nous. Il avait tout assimilé et bossé comme un fou ! Nous avons monté notre premier trio avec lui et nous avons énormément progressé ensemble. En voyant un jour Martial Solal en concert, Jean-Michel Pilc a été tellement  impressionné, qu’il a changé sa manière de jouer et continué à progresser dans une nouvelle voie. Malheureusement à la fin de nos études, il a été obligé de quitter Paris et notre trio a dû s’arrêter brutalement. C’est à ce moment-là que Louis et moi avons commencé à travailler avec Jean-Marie Machado. Lorsqu’en 1995 je me suis installé à New-York, il se trouve que par pure coïncidence, Jean-Michel s’y est installé en même temps que moi ! Nous avons remonté notre trio, avec cette fois-ci Ari Hoenig à la batterie, pour une belle aventure et des concerts mémorables, dont certains immortalisés sur disque comme les deux volumes de “Live At Sweet Basil”.

 

ANTOINE HERVE

Je me souviens d’avoir fait le bœuf avec Antoine Hervé lors d’une fête chez Andy Emlerà l’occasion de l’anniversaire de Jean-Marie Machado, c’était en 1986. Il a bien aimé jouer avec moi et dès le lendemain il m’appelait pour faire un gig. C’est grâce à lui que je me suis fait un nom dans le monde du jazz hexagonal lorsqu’il m’a invité à rejoindre l’ONJ pour quinze concerts au Casino de Paris en 1988. Son bassiste Jean-Marc Jafet et son batteur André Ceccarelli venaient de quitter l’orchestrepour rejoindre Didier Lockwood et Antoine Hervé a eu la brillante idée d’inviter le batteur Peter Erskine et de me contacter pour jouer à la fois de la basse électrique et de la contrebasse.Au cours de ces concerts, Antoine avait invité Carla Bley, Steve Swallow, Randy Brecker et ThootsThielmans, ce qui fait que tous les musiciens importants et les gens des médias étaient présents dans la salle et que j’ai eu la chance de me faire remarquer ! Dès le lendemain, mon téléphone n’a pas arrêté de sonner et j’étais demandé partout ! D’un seul coup, j’étais devenu le contrebassiste à la mode et je n’arrêtais pas d’enchainer les concerts et les séances en studio d’enregistrement.

 

MARTIAL SOLAL

Martial Solal m’avait repéré dans le trio de Jean-Marie Machado dont il avait adoré le premier album, mais c’est suite aux concerts du Casino de Paris avec l’ONJ d’Antoine Hervé qu’il m’a contacté pour former un nouveau trio. Le batteur était Aaron Scott et nous sommes partis en tournée en Bulgarie. Martial était très content de ce trio et il avait envie de continuer cette aventure.  C’est lors de cette tournée qu’Aaron Scott apprend que McCoyTyner veut l’engager et il choisit donc de partir à la fin de la tournée. Martial décide alors de rappeler son vieux complice Daniel Humair. A la même époque je jouais aussi avec Daniel au sein du Michel Portal Unit !J’avais beaucoup de chance à ce moment-là de jouer avec les plus grands musiciens du jazz français comme Humair, Portal et Solal ! Martial Solal, j’étais un grand fan depuis longtemps et jamais j’aurais pu imaginer qu’un jour je jouerai avec lui ! C’est un des musiciens pour lequel j’ai le plus de respect, je le considère comme mon mentor et c’est à ce titre que je l’ai invité sur mon album “Interplay” en duo avec Kavita Shah.

 

ARI HOENIG

En 1995, je me retrouve à New-York en même temps que Jean-Michel Pilc et un jour il m’appelle en me disant qu’il a découvert au Smalls un jeune batteur phénoménal et qu’il aimerait bien que je le rencontre afin que l’on fasse une session ensemble. Je fais donc la connaissance d’Ari Hoenig et tout de suite, il se passe un truc fort entre nous et le trio se construit naturellement, comme la continuité logique de l’époque où je jouais avec Jean-Michel et Louis. C’est une expérience extraordinaire dans ma carrière, car avec ce trio nous n’avions pas de limite et nous pouvions vraiment aller très loin, il y avait une interaction extraordinaire et beaucoup d’énergie, on progressait sans arrêt ! A partir des concerts au Sweet Basil et des deux enregistrements live, le buzz autour de notre trio a pris beaucoup d’envergure. Ça a duré jusqu’en 2004 où nos routes se sont séparées, mais je suis très fier de vous annoncer que nous nous sommes retrouvés et que nous allons de nouveau beaucoup tourner au cours de cette année 2018 !

 

RUDRESH MAHANTHAPPA

Un jour vers 1998, Ari Hoening me présente un ami à lui, saxophoniste alto, et dès que je l’entends, je suis terriblement séduit par son style tranchant et puissant, son phrasé cubiste et son placement rythmique. J’entends chez lui à la fois Ornette Coleman et Steve Coleman, ainsi que des influences de Michael Brecker. Il est encore inconnu et tout le monde l’appelle Rudy, en fait il s’appelle RudreshMahanthappa, il est d’origine indienne, mais né aux Etats-Unis. Il est très ami avec le pianiste VijayIyer et complètement branché sur les nouvelles conceptions rythmiques initiés par Steve Coleman. Nous sympathisons et il m’invite à jouer en quartette avec Ari et le guitariste Ben Monder, puis sur plusieurs albums dont “Black Water” et “Code Book”. J’ai enregistré en tout six albums avec lui et un nombre important de concerts, c’est un musicien très attachant et il m’a fait rencontrer plein de musiciens passionnants de sa génération comme Craig Taborn ou Dan Weiss, et puis je lui serai toujours éternellement reconnaissant de m’avoir fait jouer avec mon idole Jack DeJohnette lors d’une séance studio mémorable en compagnie du saxophoniste Bunky Green et du pianiste Jason Moran pour un album qui s’intitule “Apex” enregistré en avril 2010.

 

MIKE STERN

C’est sur l’album “WeWant Miles”en 1982 que j’ai découvert Mike Stern et ça a été un grand choc pour moi, puis c’est par l’intermédiaire d’Ari Hoenig que j’ai fait sa connaissance à New-York. Ça fait dix-huit ans que je joue avec lui, notamment au 55 Bar où il se produit très régulièrement, mais ça se passe toujours à New-York, il ne m’emmène jamais en tournée. Et puis récemment les choses ont pris une nouvelle tournure car il m’a engagé dans son groupe sur un projet en hommage à Jimi Hendrix en quartette avec le pianiste Niels Lan Doky et le batteur David “Finger”Haynes. Nous venons de jouer le premier concert de ce projet au Danemark et il y en aura d’autres, notamment à Marciac ! Puis avec mon frère Louis, nous allons inviter Mike Stern lors d’une carte blanche qui nous est offert au jazz-club de Dunkerque le 26 mai prochain.

 

LEW SOLOFF

C’est lors d’un gig avec Mike Stern en 2001 que j’ai rencontré LewSoloff  et entre 2001 et 2015, nous avons énormément joués ensemble car nous avions tissé une belle complicité et une solide amitié. J’ai enregistré plusieurs albums avec lui dont une très belle relecture de “Sketches Of Spain” et nous avons fait beaucoup de concerts ensemble. Grâce à lui, j’ai joué avec des musiciens importants comme Ernie Watts, Mulgrew Miller, Steve Kühn, Jeff Watts, ou le saxophoniste Bill Evans. Je l’ai rencontré à un moment où il avait envie de faire table rase de son passé de requin de studio et de star de big-bands pour bifurquer vers un jazz plus intime et profond en petite formation. Nous avons constitué un solide quartette où nous avaient rejoints Billy Hart et Jean-Michel Pilc, c’était un groupe magnifique ! MalheureusementLew est mort d’une crise cardiaque subite en mars 2015 à l’âge de 71 ans etil me manque beaucoup !

 

REPERES :

1961 : Naissance le 24 décembre à Paris, trois minutes après son frère jumeau Louis Moutin.

1988 : Rejoint l’ONJ d’Antoine Hervé et le trio de Martial Solal. Sortie du premier album du trio avec Jean-Marie Machado.

1989 : Rejoint le Michel Portal Unit etenregistre “Funambule”en trio avec Jean-Michel Pilc et Tony Rabeson.

1995 : S’installe à New-York

1998 : Création du MoutinReunion Quartet où les frères Moutin sont entourés de Baptiste Trotignon et Sylvain Beuf.

1999 : En février, enregistrement du premier volume de“Live At Sweet Basil” avec Jean-Michel Pilc et Ari Hoenig.

2001 : Enregistrement Live au Village Vanguard en septembre en trio avec Martial Solal et Bill Stewart. L’album s’intitule “NY 1”et sera publié chez Blue Note en 2002.

2002 : Parution de “Black Water” de MudreshMahanthappa.

2008 : Sortie de l’album“Longitude” de Martial Solal en trio avec François et Louis Moutin.

2013 :Création du MoutinFactory Quintet où les frères Moutin sont entourés de Thomas Enhco, Manu Codjia et Christophe Monniot.

2015 : Jean-Michel Pilc rejoint le MoutinFactory Quintet à la place de Thomas Enhco.

 

ENCADRE CD :

François Moutin&Kavita Shah Duo : “Interplay” (Dot Time Records/Socadisc).

Salué par un CHOC dans notre numéro d’avril, ce projet judicieusement nommé “Interplay”propose une rencontre musicale émotionnelle, sincère, et virtuose, entre la contrebasse de Louis Moutin et la voix de Kavita Shah. Après avoir rodé ce projet sur scène, les deux New-Yorkais ont naturellement prolongé l’expérience en studio sur un répertoire de standards américains ou français (La Vie En Rose), avec des reprises de Bill Evans, Horace Silver, et quelques compositions originales. Chaque musicien a convoqué son mentor, Martial Solal (90 ans) pour Louis Moutin qui joue deux de ses propres compositions, et Sheila Jordan (89 ans) pour Kavita Shah, sur deux titres dont le fameux Falling In Love With Love qui ouvrait son premier album Blue Note en 1962 (“Portrait Of Sheila”).

“Interplay” distille avec bonheur l’interaction au plus haut niveau avec une réactivité permanente et l’art de surprendre à chaque morceau avec beaucoup de sensibilité, de spontanéité et de lyrisme.

Lionel Eskenazi