LES DISQUES DE SA VIE : STEPHANE KERECKI
1 oct. 2017

STEPHANE KERECKI
Texte : Lionel Eskenazi
Nous avons rencontré le contrebassiste Stéphane Kerecki pour la sortie de son album “French Touch”, où il revisite l’électro française au sein d’un quartette de jazz (Emile Parisien, Jozef Dumoulin et Fabrice Moreau) afin qu’il nous parle des albums qu’ils l’ont particulièrement marqués dans sa vie.
BILL EVANS TRIO
“Waltz For Debby” (Riverside, 1961)

J’ai découvert ce disque quand j’ai commencé la contrebasse et je suis plutôt bien tombé, car Scott Lafaro est l’un des plus grands contrebassistes! J’ai mis du temps à comprendre comment on pouvait jouer avec autant de liberté tout en assurant le rôle rythmique. Scott Lafaro a cherché à jouer différemment en développant un sens inouï de la mélodie, il a d’abord été clarinettiste et a transposé son jeu de clarinette pour la contrebasse. Ce qui me touche particulièrement dans cet album, c’est l’interaction entre la contrebasse et le piano. C’est une grande leçon de liberté ! Il faut dire que le piano a été mon premier instrument et que j’y suis très sensible. Bill Evans, c’est un grand maître et un harmoniste hors-pair, il n’est pas dans la vélocité, mais il a une science du piano inégalable, avec un sens du voicing hors du commun. Quant à Paul Motian, c’est l’un de mes batteurs préférés, il a une façon toute particulière de moduler et de sculpter l’espace avec une sonorité reconnaissable entre toutes !
MILES DAVIS
“The Complete Concert 1964 – MyFunny Valentine + Four & More” (Columbia, 1964)

C’est l’un des disques de Miles que j’ai le plus écouté, c’est le deuxième quintette juste avant que Wayne Shortern’arrive. C’était George Coleman le saxophoniste, il n’est pas resté très longtemps dans le groupe car Tony Williams trouvait qu’il avait un jeu trop classique, mais moi j’apprécie beaucoup son jeu ! C’est un disque live principalement composé de standards, où l’interaction piano-basse-batterie est fantastique. Tous les solos d’Herbie Hancock sont fabuleux, je les ai d’ailleurs relevés pour la plupart, en particulier sur All Of You qui est un solo d’anthologie ! Quant à Ron Carter, il est dans mon top 5 des contrebassistes, il affirme quelque chose dans sa sonorité qui est immédiatement reconnaissable, c’est un pilier indestructible qui assure une basse fonctionnelle, mais tellement belle et parfaite !
KEITH JARRETT QUARTET
“Belonging” (Ecm, 1974)

Je suis longtemps resté bloqué sur cet albumet sur la plupart des disques de Keith Jarrett. A un moment donné, j’ai arrêté d’écouter Jarrett pour passer à autre chose, car j’aurais pu y consacrer toute ma vie ! Cet album est fantastique, et lorsqu’on écoute la ballade Blossom, on se rend compte qu’il s’agit du morceau parfait ! J’aime toutes les périodes de Keith Jarrett, mais j’ai une affection particulière pour ce quartet européen, car j’adore la sonorité particulière du saxophone de Jan Garbarek et je considère Palle Danielsson comme l’un des plus grands contrebassistes ! Il a un son fantastique et le tandem qu’il forme avec le batteur John Christensen était très moderne et vraiment innovant pour l’époque.
PINK FLOYD
“Wish You WereHere” (Harvest, 1975)

C’est certainement le disque de Pink Floyd que j’ai le plus écouté à une époque où j’avais 16 ans et où j’étais guitariste ! David Gilmour, c’était pour moi le guitar-hero absolu, je l’adorais. Ce qui me fascinait, c’était sa sonorité, car son jeu était somme toute assez minimaliste, mais l’émotion passait par le son et sa sonorité était unique et singulière. Quand je le réécoute aujourd’hui, ça me fait toujours le même effet ! C’est pour moi, l’un de plus beau son de guitare, avec celui de Bill Frisell! J’étais très sensible aussi au saxophone de Dick Perry. Cette période de Pink Floyd est passionnante et je me rends compte qu’elle fait le lien avec mon projet “French Touch”, car cette musique a terriblement influencé les groupes de la French Touchà tendance pop que j’ai repris sur mon album,
comme Air ou M 83.
OLD & NEW DREAMS
“Old & New Dreams” (Ecm, 1979)

Il fallait absolument un disque avec Charlie Haden, et j’ai beaucoup d’affection pour cet album, car c’est un disque Ecm. Ce que j’aime dans le travail de Manfred Eicher, c’est qu’il y a une réelle conscience du son et dans cet album-là, il y a une palette sonore incroyable ! Ce qui m’importe en musique, c’est le collectif et l’interaction, et dans cet album, l’interaction est à 100 % ! Je suis quasiment certain qu’ils sont rentrés en studio sans se dire un mot au préalable, c’est en jouant qu’ils se parlent, car il s’agit d’une véritable conversation, parfaitement limpide ! Pour revenir à Charlie Haden, il a une sonorité tout à fait singulière et il exprime quelque chose de très puissant et profond quand il joue, il exprime un art intérieur essentielqui le met en vibration et qui nous touche directement !
KENNY WHEELER
“Double, Double You” (Ecm, 1984)

C’est le genre d’album qui m’a tout de suite donné envie de faire de la musique ! Et puis c’est la première fois que j’entendais le jeu de piano de John Taylor et je suis immédiatement tombé amoureux de sa façon de jouer. Sans cet album, je n’aurai certainement jamais songé jouer avec lui ! Quant à Kenny Wheeler, c’est un très grand musicien, doublé d’un génialcompositeur. Il a une science incroyable des compositions et de l’architecture des morceaux (la composition W.W). Inutile de préciser que la paire rythmique Dave Holland/Jack DeJohnette fonctionne à merveille, et qu’elle se situe dans la lignée de celle formée par Ron Carter et Tony Williams chez Miles. Michael Brecker, au saxophone ténor, est comme un poisson dans l’eau dans ce répertoire, où il a beaucoup d’espace pour s’exprimer. Je suis en train de penser qu’il y a un autre disque chez Ecm avec Michael Brecker que j’aime beaucoup, c’est le “80/81” de Pat Metheny avec Charlie Haden et Dewey Redman !
PAUL BLEY & GARY PEACOCK
“Partners” (Owl, 1991)

Je suis heureux de choisir un album produit par Jean-Jacques Pussiau sur son label Owl, surtout qu’il s’agitd’un duo piano/contrebassequi m’a inspiré lorsque j’ai joué en duo avec John Taylor. Enfin, je voulais mentionner ces deux monstres sacrés que sont Paul Bley et Gary Peacock. Ce sont deux fous du son qui développent tout au long de cet album une sonorité magnifique. Gary Peacockest unique en son genre, il a un jeu libre et ouvert, et il possède une identité profonde, quand il fait un chorus, il exprime quelque chose d’important, il parle de lui ! Paul Bley a une façon particulière de faire sonner son piano, il a une grande culture musicale et un sens de l’improvisation inouï. Son approche moderne du piano a influencé la plupart des pianistes, à commencer par Keith Jarrett, et John Taylor ! Avec l’exercice du duo piano-contrebasse, on développe une alchimie particulière dans une esthétique contemporaine et européenne. Tout est dans la qualité d’écoute et dans l’interaction.
DAFT PUNK
“Homework” (Virgin, 1997)

Au milieu des années 90, j’étais branché sur la house music et l’électro et lorsque “Homework” de Daft Punk est sorti en 1997, ça a été une véritable révolution. C’était frais et novateur ! Les deux membres de Daft Punk sont des DJ talentueux et hyper-créatifs, ils ont compris l’essence de la house music. Ce sont des audiophiles et des sculpteurs de son, il ne faut pas les réduire à la musique électro car ils mélangent toutes les musiques avec un grand bonheur et ils possèdent une grande maîtrise des samples. Ils font partie des pionniers de le french touch, un mouvement musical typiquement français et novateur qui a remporté beaucoup de succès à l’étranger. Je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de similitudes entre la french touch des années 90 et la nouvelle vague des années 60. C’était donc très cohérent pour moi, après mon projet “Nouvelle Vague”, d’enchaîner sur la “French Touch”.
BUGGE WESSELTOFT
“New Conception Of Jazz : Moving” (Jazzland, 2001)

C’est très difficile de concilier la musique électro et le jazz, et le pianiste norvégien BuggeWesseltoft a été le premier à réussir cet exploit au milieu des années 90. Sans son apport, Nils PetterMolvaer n’aurait jamais pu réaliser “Khmer”. BuggeWesseltoft est un très bon pianiste de jazz, mais il a aussi une excellente culture des musiques électroniques qui fait de lui un DJ de premier ordre. J’ai le souvenir de l’avoir vu en concert en 2004 à La Cité de la Musique en compagnie de John Scofield, c’était vraiment sidérant ! Parmi ses divers enregistrements sur son label Jazzland, j’ai choisi cet album de 2001, car c’est celui qui semble le plus réussi et le plus cohérent.
PHOENIX
“Wolfgang Amadeus Phoenix” (V2, 2009)

Après Daft Punk, Phoenix, c’est pour moi, l’un de meilleurs groupes de la French Touch, avec Air bien sûr ! Et l’on retrouve bien sûr plusieurs compositions de ces groupes dans mon projet “French Touch”. Si Air est un groupe de producteurs talentueux, qui décide de jouer des chansons pop et affectionne l’univers de Pink Floyd, Phoenix est un véritable groupe de rock ! Ils n’ont peur de rien et ont beaucoup d’humour, jusqu’à citer Mozart et Liszt dans les titres de leurs chansons. Ils composent de véritables chansons avec de très belles mélodies et ils possèdent une véritable science du studio, au point que l’on peut dire que le studio, c’est leur instrument principal ! J’ai repris leur chanson Lisztomania qui nous a fourni une belle ligne mélodique et nous a particulièrement inspiré, comme en témoigne le chorus d’Emile Parisien.
REPERES :
1970 : Naissance le 02 septembre à Paris.
Enfant, il étudie le chant, puis le piano, etadolescent il apprend la guitare, puis la basse électrique, et enfin la contrebasse.
1995: Après des études d’économie (DEA), il intègre le CNSM où il étudie la contrebasse avec Jean-François Jenny-Clark, Ricardo Del Fra et Jean-Paul Céléa.
1997-2002: Il obtient ses premiers engagements avec Steve Potts, le Paris Jazz Big Band et le MagneticBig Band.
2001 : Deuxième prixde soliste au concours de jazz de La Défense.
2003 :Début de sa carrière en leader en trio avec Matthieu Donarier et Thomas Grimmonprez. Enregistrement du premier album : “Story Tellers”
2007 : Grand prix de l’Académie Charles Cros pour l’album
“Focus Dance” (deuxième album du trio).
2009 : Sortie du troisième album du trio de Stéphane Kerecki“Houria” avec Tony Malaby en invité.
2011 : Duo avec le pianiste John Taylor avec la sortie de l’album “Patience”
2012 :“Sound Architects”, quatrième album du trio de Stéphane Kerecki avec Tony Malaby et Bojan Z.
2014 : Quartette“Nouvelle Vague” avec John Taylor, Emile Parisien et Fabrice Moreau.
2015 : Décès de John Taylor le 18 juillet à Angers suite à un malaise cardiaque survenu en plein concert avec le quartette “Nouvelle Vague”.
2017 : Trio “Aïres” avec Airelle Besson et Edouard Ferlet et trio “Modern Art” avec Daniel Humair et Vincent Lê Quang.
CD :“French Touch” (Unik Access/Outhere) sorti le 14 septembre 2018.
CONCERTS :
16/10 : Duc des Lombards (Paris)
27/10 : Festival l’Ammoggar N’ Jazz (Agadir, Maroc)
17/01 et 18/01 : Sceaux What (Sceaux)
02/02 : Jazz Sur Le Vif /Radio France (Paris)
07/02 : Charleville Mezières
09/02 : L’astrada (Marciac)

