LES DISQUES DE SA VIE : GERARD DE HARO

1 oct. 2017

GERARD DE HARO

Texte : Lionel Eskenazi

 

A l’occasion des trente ans du Studio La Buissonne, nous avons rencontré l’ingénieur du son, producteur, et directeur de label : Gérard de Haro (qui a enregistré plus de 1200 albums en 30 ans !) afin qu’il nous livre ses goûts musicaux à travers une sélection de disques qu’il affectionne particulièrement.

 

FRANK ZAPPA & THE MOTHERS

“Roxy&Elsewhere” (DiscReet, 1974)

J’aime beaucoup Frank Zappa pour son univers musical très vaste qui touche tous les genres et où tout est réglé avec une grande précision à travers une remarquable architecture sonore. J’apprécie aussi sa grande liberté de parole, son humour, sa provocation et sa dérision. J’adore particulièrement cet album live où il joue avec des musiciens exceptionnels dans une mouvance assez jazzy où ils ont tous beaucoup d’espace pour s’exprimer. Le solo de trombone de Bruce Fowler sur Be-Bop Tango est un de mes solos de trombone préférés ! Depuis “Dreams In Tune” (2004), j’ai enregistré à La Buissonne tous les disques du MegaOctet d’Andy Emler et je trouve personnellement qu’il y a beaucoup de passerelles et de correspondances entre les univers de Zappa et d’Andy Emler. Je retrouve chez Andy ce mélange d’humour et d’exigence musicale que Zappa avait initié dans ces années-là.

 

MAGMA

“Magma Live” (Utopia, 1975)

Pour Magma aussi, j’ai choisi un album live et une période musicale très jazz-rock avec la présence d’un Didier Lockwood, jeune et incontrôlable, particulièrement enflammé, avec un jeu de violon très spectaculaire. Magma, c’est un savant mélange musical totalement inclassable, avec à la fois des influences de musique classique et de jazz, et une incroyable énergie au service d’une vision spirituelle qui me touche particulièrement. Dans cet album, on trouve des compositions avec de très belles mélodies (Lïnhs) et l’intégralité de “Köhntarkösz”  qui me semble supérieure à l’album studio. La première fois que j’ai vu Magma en concert, c’était en 1978 à la sortie de l’album “Attahk”, j’avais quinze ans et ça a été un grand choc. C’est un de mes cousins qui les faisait tourner à l’époque et je peux vous dire qu’il n’avait pas la vie facile ! Je n’ai jamais eu l’occasion d’enregistrer avec eux car Christian Vander est très fidèle et il aime travailler avec les mêmes personnes depuis longtemps, par contre j’ai travaillé avec pas mal de musiciens issus de la galaxie Magma comme par exemple le pianiste Bruno Ruder.

 

PAUL MOTIAN TRIO

“Le Voyage” (ECM, 1979)

J’ai eu la chance d’enregistrer plusieurs albums où Paul Motian était à la batterie, notamment avec le Charlie HadenLiberation Orchestra, et un jour, il a particulièrement adoré le rendu sonore de sa batterie, alors que je venais de placer un micro à sa grosse caisse à un endroit inhabituel. Il a tellement aimé cette nouvelle sonorité qu’il m’a plusieurs fois cité en exemple dans des interviews comme celui qui savait le mieux faire sonner sa batterie ! Ça m’a beaucoup étonné, mais c’était très touchant et généreux de de sa part. Paul Motian, c’est beaucoup plus qu’un batteur, c’est un compositeur hors-pair, un très grand mélodiste, et un homme lumineux et très ouvert ! Il y a une tendresse particulière dans sa musique et un discours mélodique singulier et inattendu. J’aime tellement cet album en trio, avec le saxophoniste Charles Brackeen (injustement oublié aujourd’hui) et le contrebassiste Jean-François Jenny Clark (avec qui j’ai eu aussi l’occasion de beaucoup collaborer) que j’ai encadré la pochette du vinyle et je l’ai accroché au mur de mon bureau.

 

KING CRIMSON

“Discipline” (EG, 1981)

Encore un de mes groupes de chevet avec un de mes batteurs préférés : Bill Bruford, dont j’apprécie aussi beaucoup ses albums solos, en particulier ceux avec le guitariste Allan Holdsworth et le bassiste Jeff Berlin. J’aurai pu évidemment choisir l’album “Red” qui est incontournable, mais j’ai une tendresse particulière pour “Discipline”, car Robert Fripp a su complètement réinventer le son du groupe avec un travail rythmique passionnant entre le bassiste Tony Levin et Bill Bruford. J’aime beaucoup aussi la présence d’Adrian Belew, qui est un remarquable chanteur et dont le jeu de guitare est très complémentaire de celui de Fripp. Ils pratiquent une musique audacieuse avec un mélange de métriques et des tonalités différentes qui se superposent ! C’était un grand choc musical avec une fantastique énergie sonore qui se déploie autour d’une musique particulièrement lumineuse. C’est un groupe qui savait travailler les contrastes et les couleurs.

 

KEITH JARRETT

“DarkIntervals” (ECM, 1988)

 

J’ai choisi plusieurs disques ECM dans cette sélection car j’ai une relation particulièreavec ce label et avec le travail de Manfred Eicher avec qui j’ai eu la chance de collaborer. J’aime particulièrement les enregistrements de pianistes qui ontété publiéschez ECM. Tout a commencé le jour où j’ai trouvé d’occasion le vinyle “Free At Last” de Mal Waldron qui a été pour moi une véritable révélation. Un disque que j’ai usé jusqu’à la corde et qui s’avère être le tout premier album publié chez ECM en 1969 ! Puis j’ai découvert Paul Bley et son magnifique “Open To Love”, qui aurait d’ailleurs pu figurer dans cette sélection, puis Chick Corea en piano solo, et enfin Keith Jarrett avec l’inévitable “Köhln Concert”. Mes disques préférés de Keith Jarrett sont ceux qu’il a publiés en solo, j’ai une tendresse particulière pour des albums peuconnus et rarement cités, comme “Staircase”, enregistré en studio en 1976, et ce  “DarkIntervals”, enregistré en concert à Tokyo, où il adore se produire.Il s’agit d’un album sombre et introspectif, à l’esthétique très tourmentée, mais réalisé avec beaucoup de puissance et de conviction ! Il annonce déjà la noirceur assumée des récents “Rio” ou “Creation”.

 

PAUL McCARTNEY

“Chaos and Creation in the Backyard ” (Capitol, 2005)

Comme la plupart des gens de ma génération, j’ai été un grand fan des Beatles et j’ai toujours été sensible au travail de compositeur de Paul McCartney. Trente-cinq ans après la séparation des Beatles, je n’attendais pas grand-chose d’un album solo de plus de McCartney et très franchement j’ai eu un grand choc à l’écoute de ce disque particulièrement inspiré et remarquablement produit. Un album soigné et cohérent, avec un fil conducteur, où chaque chanson est à sa juste place et où il n’y a absolument rien à jeter ! McCartney a un don particulier pour écrire des mélodies éternelles qui continuent à nous enchanter. C’est un disque qui m’a rassuré sur la capacité que peuvent avoir certain vieux musiciens à continuer à développer leur univers au fil du temps, en conservant intactes leurs facultés à composer des chansons inoubliables.

 

NIK BÄRTSCH’S RONIN

“Stoa” (ECM, 2006)

Je m’étais promis de ne pas mettre un disque que j’ai enregistré dans cette sélection, mais pour celui-ci, je veux bien faire une exception ! En accord avec Manfred Eicher, nous avons décidé d’enregistrer cet album en une seule prise, sans faire aucun mix ! L’idée était de garder intact le côté transe de cette musique dans la durée car elle est jouée comme une cérémonie ou un rituel, et on voulait la capter dans l’instant, comme une photo instantanée. C’est un groupe exceptionnel qui propose une musique originale et singulière bâtie sur la durée, avec des motifs répétitifs qui évoluent et provoquent un état de transe qui me touche beaucoup. Au début de l’enregistrement, j’ai cru que mes micros ne fonctionnaient pas car je n’entendais aucun son, en fait le groupe a passé un  certain temps à méditer en silence avant de démarrer ! Sur ce projet, j’ai eu l’impression de ne pas faire grand-chose car NikBärtsch et ses musiciens ont tellement travaillé leur univers sonore que pour le coup, ce sont eux qui font le son, moi je n’avais plus qu’à le restituer !

 

TIGRAN HAMASYAN

“Shadow Theater” (Verve, 2013)

Ce disque aussi a été enregistré à La Buissonne sur notre piano (un Steinway de concert acheté en 2000), mais je n’en ai pas fait le son, car Tigran a amené avec lui son ingénieur du son qui venait d’Angleterre. Il s’agit de mon disque préféré de Tigran, celui où il a su le mieux greffer ses différentes influences musicales en construisant une architecture sonore très sophistiquée et très puissante. J’ai beaucoup d’admiration pour la musique de Tigran car elle est intemporelle et fonctionne sur l’émotion. Il va chercher des choses très profondes en lui  et il les restitue avec beaucoup d’énergie et de sincérité. Il a un sens mélodique très développé, un univers rythmique implacable et harmoniquement, je trouve sa musique riche et passionnante. Entre le jazz, le folklore arménien, et le rock, il a su développer un univers cohérent, empreint d’une grande sentimentalité. Un univers musical qui lui est propre et qui est parfaitement identifiable.

 

Gérard de Haro en quelques dates :

-        1963 : Naissance le 15 janvier à Sainte-Marie-aux-Mines en Alsace de parents pieds noirs du Maroc.

-        1970 : Installation à Avignon

-        Années 1980 : Il s’initie à la basse électrique et monte un groupe intitulé :Xosaus. Avec un BTS d’électronique en poche, il travaille pendant trois ans et demi à Radio France comme ingénieur du son.

-        1987 : Création du premier Studio La Buissonne dans un ancien hangar à pommes ! Et premier enregistrement discographique en février : “Naxos” du contrebassiste Barre Phillips.

-        1990 : Installation à Pernes-les-Fontaines (Vaucluse) et création du deuxième Studio La Buissonne.

-        2000 : Achat du fameux Steinway de concert tant prisé par les pianistes qui viennent enregistrer à La Buissonne.

-        2003 : Création du label La Buissonne avec l’album : “Solo”  du contrebassiste : Jean-François Jenny-Clark (enregistré en public à Avignon en 1994)

-        2004 : Premier enregistrement avec le MegaOctet d’Andy Emler : “Dreams In Tunes”. Tous les albums du MegaOctet qui suivront seront enregistrés à La Buissonne.

-        2017 : Célébration des trente ans de La Buissonne avec plus de 1200 disques enregistrés en 30 ans et trente albums produits à ce jour sur le label La Buissonne.