KEVIN AYERS STORY
1 janv. 2014

KEVIN AYERS STORY
Quarante cinq ans après avoir composé et interprété le mémorable et mystérieux Why Are We Sleping ? qui clôt le premier album de Soft Machine (1968), Kevin Ayers meurt dans son sommeil le 13 février 2013 à l’âge de 68 ans. Une pirouette finale pour cet amoureux des jeux de mots, d’humour noir, de dadaïsme et de William Burroughs (1), qui de Joy of a Toy à Plus Belle Qu’une Poubelle, aimait triturer le langage jusqu’à le rendre absurde de sa belle voix baryton de troubadour psychédélique. C’est en France, à 20 km de Carcassonne, dans le petit village de Montolieu, que Kevin Ayers va s’éteindre dans son lit. Depuis une quinzaine d’année, cet amoureux de littérature vivait incognito dans ce village de 800 habitants, surnommé le village du livre, car on y trouve une quinzaine de librairies spécialisées dans le livre ancien et un musée du livre et des arts graphiques ! De temps à autre, il lui arrivait de jouer de la guitare sur la terrasse du café du village, une guitare qu’il a d’ailleurs confiée aux clients du café, accompagnée d’un petit mot : “Que celui qui veut jouer, joue…”.

Kevin Ayers était une incarnation parfaite du rêve hippie des années 1960 : rebelle, intellectuel, épicurien, nomade, créatif, artiste, poète et homme libre de toute contrainte et de toute servitude. Né le 16 août 1944 à Herne Bay (district de Canterbury), il passe son enfance en Malaisie où son père est officier colonial, à son retour en Angleterre, il rentre à la Simon Langton School, une école privée de Canterbury où il se lie d’amitié avec Mike Ratledge, Robert Wyatt et les frères Hopper (Hugh & Brian). Passionnés d’art moderne américain et d’écrivains de la beat generation, la bande de copains s’initie à la musique car ils partagent aussi un goût prononcé pour le jazz avant-gardiste, la musique contemporaine et le rock’n’roll naissant.
Ils créent en 1963 un groupe intitulé TheWilde Flowers (avec un jeu de mots en référence à Oscar Wilde) qui intègre d’autres jeunes musiciens de Canterbury comme Richard Sinclair et Richard Coughlan (futurs membres de Caravan). Ils composent la quasi-totalité de leurs chansons et reprennent aussi des tubes du moment comme le Almost Grown de Chuck Berry ou Parchman Farm, que Kevin Ayers chante lors d’une session d’enregistrement le 16 mars 1965. Lors de cette même session (2), le groupe interprète la toute première composition de Kevin : She’s Gone, qu’il chante d’une voix encore mal assurée. Au cours de l’été 1965, Kevin Ayers quitte les Wilde Flowers, puis en 1966, il part voyager aux Iles Baléares à Majorque, il y retrouve un hippie australien, chanteur et guitariste, nommé Daevid Allen, qu’il avait rencontré à Canterbury chez Robert Wyatt au début des années 1960 (Daevid Allen était hébergé à l’époque chez la famille Wyatt).

WELCOME TO THE MACHINE Kevin et Daevid, qui veulent monter un groupe ensemble, trouvent un mécène aux Baléares qui va leur acheter du matériel. Ils décident de retourner à Canterbury, où ils s’installeront à Wellington House, la grande maison de quinze pièces de la famille Wyatt et ils formeront, en compagnie de Mike Ratledge, le groupe The Soft Machine. En avril 1967, nos quatre compères (Allen à la guitare, Wyatt au chant et à la batterie, Ayers à la basse, et Ratledge à l’orgue) enregistrent neuf titres (3), dont une nouvelle mouture de She’s Gone, chantée par Wyatt. Ils partent jouer en France sur la côte d’Azur et lors du voyage retour pour l’Angleterre, Daevid Allen est refoulé à la frontière car il a la nationalité australienne et n’a pas ses papiers en règle. Le voilà donc bloqué en France où il va s’installer à Paris et où il fondera un peu plus tard le groupe Gong.

The Soft Machine va donc continuer son aventure en trio avec pour originalité d’être un des rares groupes de l’époque à ne pas avoir de guitariste et dont le chanteur est batteur ! Le groupe va commencer à tourner dans les salles underground londoniennes comme l’UFO où se produit aussi Pink Floyd et croisera la route d’un certain Jimi Hendrix avec qui ils sympathisent et dont le manager Chas Chandler va bientôt gérer aussi leurs affaires. Au début de l’année 1968, Chandler propose à Soft Machine d’assurer la première partie du Jimi Hendrix Experience pour une longue tournée à travers les Etats-Unis. Du 1er février à mi-avril, le groupe joue quasiment tous les soirs, traversant le pays en long, en large, et en travers. Pour ces musiciens qui n’ont pas l’expérience des concerts quotidiens et répétitifs, le rythme est infernal et épuisant, et Kevin Ayers, qui aime prendre son temps, rêver et flemmarder, va assez rapidement être très malheureux. A la mi-avril, la tournée s’arrête momentanément à New-York et Chas Chandler va emmener le groupe au Record Plant Studio afin d’enregistrer leur premier album (4) pendant que Jimi Hendrix enregistrera dans le même studio les premières séances d’“Electric Ladyland” !

SEA SEX AND SUN Du 02 août au 14 septembre, la tournée américaine en première partie d’Hendrix va se poursuivre et ce sera les concerts de trop pour Kevin Ayers, qui le soir du dernier gig à Hollywood, vend sa basse au batteur de Jimi Hendrix (Mitch Mitchell), empoche l’avance sur ses royalties, et quitte définitivement le groupe en partant se ressourcer aux Baléares, à Ibiza, avec sa petite amie.
Une nouvelle vie commence pour Kevin Ayers, plus conforme à sa nature hippie, une vie sea, sex & sun, où l’on peut y ajouter sa passion pour le vin et le plaisir de se remettre à la guitare et de composer de nouvelles chansons, orientées vers une pop-folk psychédélique moins ambitieuse que la musique jazzy et expérimentale de Soft Machine. Ces chansons très inspirés et profondément originales vont intéresser le label Harvest, qui propose à Kevin Ayers de travailler avec l’arrangeur et claviériste David Bedford. Une rencontre fondamentale pour Kevin qui va trouver en Bedford son alter-ego et lui permettre d’enregistrer ce que l’on peut considérer comme son meilleur album : “Joy of a Toy” en 1969 (5), suivi de deux autres passionnants disques (6) sous l’intitulé d’un groupe nommé The Whole World, où Ayers et Bedford sont entourés du saxophoniste Lol Coxhill, du batteur Mick Fincher et du jeune bassiste Mike Olfield (âgé de 17 ans en 1970 et qui deviendra mondialement célèbre trois ans plus tard avec “Tubular Bells”).

SOUS LE RAINBOW En 1973, Kevin Ayers n’a plus de groupe et retrouve son ami Daevid Allen et les musiciens de Gong, avec qui il donne quelques concerts, puis il reforme un groupe avec le bassiste Archie Legget et le batteur Ed Sparrow et enregistre un excellent album intitulé “Bananamour” en référence au “Banana Moon” de Daevid Allen, il y invite d’ailleurs le guitariste soliste de Gong : Steve Hillage. L’année suivante, pour le passionnant “The Confessions of Dr Dream and Other Stories”, il fait appel au bassiste John Perry (alors membre de Caravan) et au batteur Mike Giles (qui faisait partie du King Crimson des débuts). Il emploie aussi pour la première fois le guitariste Ollie Halsall (ex Patto et Tempest), qui signe un solo magistral sur : Didn’t Feel Lonely Till I Thought Of You et qui deviendra un ami fidèle et son guitariste fétiche, pendant près de vingt ans. Il s’acoquine aussi avec la chanteuse Nico pour un titre psychédélique, envoutant et mystérieux : Irreversible Neural Damage, sommet incontestable de ce “Dr Dream”.

Le 1er juin 1974, il retrouve Nico ainsi que John Cale, Robert Wyatt, Brian Eno, Mike Olfield et Ollie Halsall, pour un concert mémorable au Rainbow Theatre de Londres (qui fera l’objet d’un disque dont l’entière face B sera consacrée à Kevin Ayers), une réunion au sommet d’artistes majeurs, qui voit fusionner le temps d’un concert, des musiciens de deux groupes phares, innovants et expérimentaux des sixties : Soft Machine et le Velvet Underground !
SOUS VALIUM Pendant six ans (1969-1974), la carrière solo de Kevin Ayers est au sommet, il y compose ses morceaux les plus fameux, enregistre ses meilleurs albums et a la chance de collaborer avec des musiciens de tout premier plan. A partir de 1975 les choses vont se gâter, il partage à cette époque le même impresario qu’Elton John, qui veut faire de lui une pop star et qui va plutôt mal le conseiller. L’album “Sweet Deceiver” (où apparait Elton John au piano) est une grosse déception. Où sont passés l’audace, l’expérimentation, la poésie et le charme de la musique d’Ayers dans ces chansons pop inconsistantes, guidées par la fainéantise, la facilité et la nonchalance ? L’album sera un échec cuisant et calmera définitivement l’entourage de Kevin de la possibilité d’une carrière commerciale. Même s’il retrouve un regain d’inspiration dès 1976 (7), les disques qui suivent (8), malgré l’indéniable sympathie qu’ils dégagent, s’écoutent agréablement, mais ne sont tout de même pas très convaincants.

Dans les années 1980, avec “Diamond Jack & The Queen of Pain” (9), Kevin Ayers semble complètement largué, ne sachant plus très bien quelle musique mettre sur sa prose, il y introduit maladroitement, synthétiseurs et boites à rythmes. Le meilleur titre : Champage & Valium, décrit particulièrement bien l’état d’égarement dans lequel il se trouve. Après deux autres disques ratés (10), il faudra attendre 1988 pour que Kevin retrouve ses esprits et l’inspiration, avec l’inattendu et inespéré “Falling Up”, enregistré à Madrid et signé chez Virgin. On y trouve d’excellentes chansons comme : Am I Really Marcel ?, Another Rolling Stone ou Do You Believe ?
Quatre ans plus tard, reparti sur de bons rails, Kevin Ayers semble être réconcilié avec lui-même et va enregistrer un disque important : “Still Life With Guitar”. Il partira ensuite en tournée avec un groupe où l’on retrouve le fidèle Ollie Halsall, qui fait un crochet par Paris, avec un excellent et émouvant concert au Passage du Nord-Ouest (le 15 avril 1992). L’embellie sera malheureusement de courte durée, car Ollie Halsall va mourir d’une overdose le 29 mai 1992 à Madrid, un décès tragique qui va profondément marquer Kevin et le réduire au silence pendant quinze ans….Une période de lente introspection et de repli sur soi, qui le voit une nouvelle fois déménager et s’installer discrètement dans le sud-ouest de la France, dans le village de Montolieu.

RIDEAU En 2007, Kevin Ayers retrouve les chemins des studios pour ce qui sera son dernier album “The Unfairground”, un disque inégal, mais séduisant, avec de belles perles comme Wide Awake ou Run, Run, Run et la présence de vieux et fidèles amis comme Hugh Hopper et Phil Manzanera.
Kevin Ayers n’est plus, sa belle voix de baryton et ses comptines psychédéliques, poétiques et absurdes, se sont envolées avec lui, la fête est finie, les verres sont vides, et le champ de foire est complètement désert, à l’image de la pochette du bien nommé “The Unfairground”.
Lionel Eskenazi.
__________________________________

(1) L’écrivain américain William Burroughs (1914-1997) affilié à la Beat Generation, a écrit en 1964 un roman culte intitulé : “ The Soft Machine” (La Machine Molle) qui a inspiré le nom du groupe. Ce roman a été écrit en utilisant la technique du cut-up, un procédé inventé par Burroughs qui consiste à écrire des paragraphes, puis de les couper, de les mélanger et de les rassembler dans un collage surréaliste. C’est Daevid Allen qui a eu l’idée du nom du groupe, il avait rencontré plusieurs fois Burroughs et a eu l’occasion de collaborer avec lui.

(2) Les enregistrements des Wilde Flowers ont été regroupés en 1994 sur un CD intitulé “The Wilde Flowers” sur le label Voiceprint.
(3) Ces enregistrements seront publiés en 1971 sur les albums “Rock Generation Volume 7 et 8” (BYG), puis en 1977 sur un album intitulé “At The Beginning” (Charly) ou “Jet Proppelled Photographs” (Decal). Parmi ces neuf morceaux, on trouve le superbe Memories (que Daevid Allen reprendra dans “ Banana Moon”), la première version de Save Yourself et les prémices de Moon In June.
(4) Le premier album de Soft Machine intitulé sobrement “The Soft Machine” sort en novembre 1968 sur le label Probe.
(5) Dans L’album “Joy of a Toy”, sorti en novembre 1969, Kevin Ayers et David Bedford jouent à eux deux la quasi-totalité des instruments, à l’exception de la batterie confiée à Robert Wyatt, on note aussi la présence des deux autres membres de Soft Machine : Mike Ratledge et Hugh Hopper sur le fameux Song of Insane Times.
(6) L’album“ Shooting At The Moon”, enregistré avec The Whole World, est sorti en octobre 1970 et “Whatevershebringwesing”, en janvier 1972, avec Mike Olfield à la basse et à la lead guitar et la présence du saxophoniste et flutiste de Gong : Didier Malherbe.

(7) L’album: “Yes We Have No Mananas, So Get Your Mananas Today” sort en juillet 1976.
(8) “Rainbow Takeaway” sort en 1978 chez Harvest et “That’s What You Get Babe” en 1980, toujours chez Harvest.
(9) “Diamond Jack & The Queen of Pain” sort en juin 1983 sur le label Roadrunner.
(10) “Déjà…Vu” sort en 1984 sur le label Blau et “As Close As You Think” chez Illuminated Records en 1986.
CINQ ALBUMS ESSENTIELS (et officiels) :

The Soft Machine : “The Soft Machine” (1968 – Probe)
Le premier album de Soft Machine, un chef d’oeuvre incontournable qui mêle pop psychédélique, jazz avant-gardiste et musique répétitive.

Kevin Ayers : “Joy Of A Toy” (1969 - Harvest)
Le premier album solo de Kevin Ayers et peut-être son meilleur !

Kevin Ayers & The Whole World : “Shooting At The Moon” (1970 - Harvest)
Avec ce deuxième album, entouré du groupe The Whole World, Kevin Ayers continue d’explorer son univers poétique, teinté de folk et de free jazz.

Kevin Ayers : “Bananamour” (1973 - Harvest)
Toujours très inspiré en cette année 1973, Kevin Ayers nous livre un album particulièrement réussi de bout en bout.

Kevin Ayers : “Still Life With Guitar” (1992 –Fnac Music)
Le grand retour inespéré de Kevin Ayers en 1992 !
CINQ AUTRES ALBUMS (un peu moins officiels) :

The Soft Machine : “At The Beginning” (1967 - Charly)
Le seul enregistrement de Soft Machine avec Daevid Allen, qui se permet quelques solos de guitares cosmiques et poignants.

Kevin Ayers : “The Best Of Kevin Ayers” (1969-1978 - Harvest)
La compilation idéale et parfaite de 1969 à 1978, qui a aussi l’immense privilège de réunir tous les singles, dont les incontournables Soon, Soon, Soon et Singing A Song In The Morning (avec Syd Barrett à la guitare !).

Kevin Ayers-John Cale-Eno-Nico : “June 1, 1974” (1974 - Island)
La rencontre au sommet d’ex membre de Soft Machine : Kevin Ayers et Robert Wyatt avec deux ex du Velvet Underground : John Cale et Nico, le tout arbitré par Brian Eno !

Kevin Ayers : “Too Old To Die Young : BBC Live 1972-1976” (1972-1976 – Hux Records)
Trois séances à la BBC (1972, 1975 et 1976), qui permettent d’apprécier Kevin Ayers en pleine forme dans d’excellentes conditions live, on notera la présence d’Andy Sommers et de Zoot Money lors de la session de 1976.

Kevin Ayers : “ What More Can I Say…” (Early 1970’s – Reel Recordings)
Un document très émouvant pour les fans qui vont rentrer dans l’intimité de leur héros avec ces maquettes de chansons célèbres, enregistrées sur un quatre pistes, des versions dépouillées et épurées, sans arrangement, extraites de la collection privée de Kevin Ayers et publiées en 2008.

