Interview : Andy Emler
23 janv. 2009

ITW : ANDY EMLER
DIS-MOI TOUT, ANDY !
Propos recueillis par Lionel Eskenazi et Jean-Marc Gélin.
-DNJ : C’est le moment de se souhaiter les vœux pour la nouvelle année. Comment peut-on te souhaiter une meilleure année que celles de 2007 et 2008, sachant que tu as emmagasiné durant cette période, une ribambelle de prix, récompenses et honneurs assez inimaginables ?
-A.E : Je ne sais pas comment expliquer ce qui s’est passé en 2007-2008, mais je constate que pendant des années tu fais un travail, de la manière la plus intègre possible, et que personne ne s’y intéresse. Puis d’un seul coup, on remarque que tu es toujours là, que ton orchestre (le MégaOctet) va avoir 20 ans et que ta persévérance a fini par payer ! L’orchestre, qui n’a jamais beaucoup joué en France, devient de plus en plus demandé. Les prix et les récompenses (Django d’or de la création Sacem, Choc de l’année de Jazzman, Disque d’émoi de l’année de Jazz Magazine, prix de l’Académie du Jazz, Victoire de la Musique de la meilleure formation instrumentale et Django d’or du spectacle vivant) ont participé à une sorte d’effet boule de neige.
-DNJ : Cette reconnaissance de la profession, tu l’as vécue comment ?
-A.E : Lorsqu’aux victoires de la Musique, toute la salle se lève et t’applaudit pendant plusieurs minutes, il faut bien dire que c’est totalement jubilatoire. Je ne sais pas si c’est mérité mais après tout, quand tu fais du bon travail pendant des années, avec comme exigence de le faire le mieux possible et que tu y mets toute ta sincérité, je ne trouve pas ça anormal qu’à un moment donné, on te le fasse savoir. Et puis il se trouve que ça fédère un tas de choses et qu’il se passe des trucs complètement dingue, comme la création de fan-clubs par exemple, ou la venue aux concerts de gens, comme ceux de mon village, qui écoutent habituellement NRJ ou Nostalgie et ne sont pas habitués à la musique instrumentale et qui me disent : « J’ai rien compris à ta musique, mais par contre j’ai passé un super moment ».
-DNJ : Mais ta musique, elle n’est pas si difficile ! On la comprend mieux et on rentre bien dedans en la voyant sur scène, car elle est aussi visuelle, grâce au talent et au « show » de tes musiciens.
-A.E : C’est vrai que c’est de la musique qui gagne à être en « live ». Tous les musiciens ont un talent hors du commun, ils se donnent à fond et il y a une véritable alchimie entre eux. Ils sont tous à titre individuel des leaders et des « performers », des « show-men » qui prennent beaucoup de plaisir à jouer cette musique et qui savent bien faire communiquer ce plaisir au public.
-DNJ : On a vu le groupe sur scène au Triton, au début du mois de septembre, avec un tout nouveau répertoire. Quelque temps après tu enregistrais ces nouveaux morceaux pour un disque à paraître prochainement. Parle-nous de ce nouveau projet.
-A.E : Le triton nous a accueillis en résidence pour cinq jours au mois de septembre où l’on a pu mettre au point ce nouveau répertoire, écrit spécialement pour les 20 ans du MégaOctet. Au début juillet j’avais pas mal la pression car la résidence était signée, les dates de studio réservées et la production lancée, mais je n’avais toujours pas écrit une seule note de musique. Je ne devais pas décevoir après le formidable accueil de West in Peace. Maintenant que les morceaux existent, j’ai du mal à avoir du recul mais tout le monde me dit que ces nouveaux morceaux sont encore meilleurs ! Le disque va sortir chez Naïve après une expérience décevante chez Nocturne, où l’on a d’un commun accord résilié mon contrat d’artiste. Il sortira sous la forme d’un coffret avec un DVD filmé lors du concert du Triton et un beau livret contenant des photos relatant les 20 ans de l’orchestre, ainsi que la liste de tous les musiciens qui ont participé à l’expérience. J’en ai dénombré presque 60 !
-DNJ : Il y a 20 ans, le percussionniste François Verly et le saxophoniste Philippe Sellam faisaient déjà partie de l’orchestre et comme aujourd’hui, tu utilisais déjà un joueur de tuba soliste et un chanteur délirant qui ne chantait pas de texte.
-A.E : J’ai monté mon premier groupe de jazz-rock avec François Verly en 1976 ! Il y jouait de la batterie. François est un fidèle parmi les fidèles, c’est un percussionniste extraordinaire, ouvert sur toutes les cultures et un excellent pianiste et organiste. J’ai une longue complicité aussi avec Philippe Sellam, nous avons réalisé ensemble un très beau disque en duo il y a quelques années qui n’a pas eu beaucoup d’écho. J’aimerais bien pouvoir le rééditer afin qu’il puisse toucher le public. J’adore les cuivres et en particulier le tuba que j’aime utiliser comme instrument soliste. J’ai d’ailleurs écrit beaucoup de pièces pour le tuba, notamment pour la musique contemporaine. Au début de l’orchestre le tubiste était Michel Massot, maintenant c’est François Thuillier. François fait corps avec son instrument d’une façon incroyable, il a même sauté à l’élastique avec ! Quant aux chanteurs, Médéric Collignon a remplacé Benat Achiary. Ils ont tous les deux le don de pouvoir chanter sans texte et de pratiquer des vocalises assez délirantes.
-DNJ : Au mois d’août, tu enregistrais chez Gérard de Haro à La Buissonne ton projet de piano solo « For Better Times ». On aimerait bien en savoir un peu plus sur ce disque que tu définis comme une œuvre orchestrale pour piano à voix multiples.
-A.E : C’est une idée de Gérard de Haro qui voulait absolument produire sur son propre label (La Buissonne) un projet de piano solo avec moi, qui serait distribué par Harmonia Mundi. Quand le projet s’est concrétisé, j’ai longuement réfléchi car je ne me considère pas comme un pianiste soliste. Je ne suis pas un interprète, je ne fais jamais de chorus et en plus je ne travaille jamais le piano. Ce qui m’intéressait dans cette idée c’était d’utiliser la dimension orchestrale de l’instrument en travaillant sur le re-recording. Composer une œuvre orchestrale avec un unique Steinway à queue, c’est un challenge qui m’a passionné.
-DNJ : Tu utilises des sonorités particulières du piano en jouant à l‘intérieur de l’instrument, avec l’aide des cordes, mais aussi en insérant des objets divers ou en tapant dessus. Ce sont des techniques fréquemment utilisées en musique contemporaine. A quel moment de ta carrière t’es-tu intéressé à ces différentes techniques ?
-A.E : Pour ce projet, j’ai dressé une liste des différentes sonorités que je pouvais utiliser sur le piano afin d’établir mes pupitres d’orchestre ! Ca m’a permit d’écrire chaque partie orchestrale à travers les différentes voies (ou voix) que j’avais à disposition. J’utilise des procédés assez basiques, très éloignés des pianos préparés que peuvent employer des pianistes comme Benoit Delbecq ou Antoine Hervé. Je mets les mains sur les cordes afin de chercher l’harmonique, je tape sur les armatures pour faire des percussions, j’utilise une règle en plastique que je fais trembler sur les cordes pour obtenir des sons d’instrument traditionnel comme le balafon. Avec un toucher particulier, je reproduis le son de la kora avec des notes piquées (comme sur le morceau Crouch, Touch, Enrage). J’ai commencé à chercher ce genre de sonorités il y déjà trente ans. A l’époque j’utilisais un magnéto à bande quatre pistes et suite à une mauvaise manipulation, j’ai enregistré le piano à double vitesse, ça a donné un son de clavecin ou d’épinette que j’ai trouvé intéressant, je l’ai utilisé sur le morceau caché après Let’s Create Together.
-DNJ : Tu vas te produire sur scène pour la première fois en piano solo, comment vas-tu faire ? est-ce que tu vas utiliser des bandes enregistrées, des boucles ou des samples joués en direct live ?
-A.E : Je commence mon premier concert en solo dans 15 jours et je ne sais toujours pas exactement comment je vais m’y prendre ! Mais je ne veux pas me laisser enfermer dans cette technologie de bandes ou de samples. Je veux être libre et ne pas être prisonnier d’une cage, d’un système. Je pense que le mieux c’est d’arriver en étant le plus vierge possible et de s’imprégner de l’instant, en n’ayant aucune référence en tête. Le tout c’est d’être le plus sincère possible et de jouer au feeling ce que l’on ressent à l’instant présent.
-DNJ : Le projet piano solo, le nouveau répertoire du MégaOctet, des duos, des projets à l’orgue ou avec les Percussions de Strasbourg. Tu ne t’arrêtes jamais, tu es un sacré bosseur ! Comment fais-tu pour gérer toutes ces activités ?
-A.E : Il faut parler aussi de mon travail pédagogique. La formation est quelque chose qui est aussi très importante dans ma vie professionnelle. Par exemple je forme des professeurs de conservatoire à l’improvisation. Je crée des passerelles entre la musique classique et le jazz. En fait je travaille sept jours sur sept, mais sur trois activités différentes, qui sont essentielles à mon équilibre : la transmission (c'est-à-dire la pédagogie), la diffusion (ce sont les concerts) et l’écriture (mon travail de compositeur).
-DNJ : On aimerait en savoir plus sur tes projets à l’orgue d’église sachant que la personne qui t’a enseigné le piano vient d’une grande famille d’organiste.
-A.E : Effectivement, mais j’ai commencé à étudier l’orgue il y a un an, dans l’abbaye de Royaumont, dans le nord de Paris, où j’ai été en résidence avec le MégaOctet. Ils ont retapé un orgue du XIX ème siècle et m’ont permis d’en jouer et d’apprendre à m’en servir. Je vais inviter régulièrement des musiciens improvisateurs à venir jouer avec moi dès l’année prochaine, j’ai déjà contacté Dave Liebman, Guillaume Orti et d’autres. En plus ils m’ont confié le soin d’initier à l’orgue d’église des pianistes de jazz, afin de faire de cet abbaye, un lieu de diffusion où l’on joue du jazz, où l’on improvise.

