Focus : [em] : Le Murmure de Berlin

1 janv. 2007

FOCUS

[em] : Le Murmure de Berlin

A l’est, du nouveau : trois jeunes compositeurs allemands renouvellent avec originalité et talent l’art du trio.

Leur univers créatif est nourri de peinture et de cinéma. Musicalement, ils se réfèrent à Bach, Monk, Stockhausen, Jarrett et Kühn, tout en étant à l’écoute des sons d’aujourd’hui (pop, hip-hop, hardcore, électro).

 

Michael Wollny, pianiste de 28 ans, a étudié très jeune les œuvres de Mozart et de Bach et s’est ouvert au jazz à l’adolescence, en découvrant The Köhln Concert de Keith Jarrett. Il a depuis jeté son dévolu sur Joachim Kühn, dont il a analysé le travail pour son diplôme de fin d’études. C’est en prenant des cours avec le pianiste Chris Beier, qu’il a développé son propre univers et s’est mis à composer.

La contrebassiste Eva Kruse, du même âge, a aussi  longtemps étudié le piano avant de jouer de la basse électrique dans des groupes de jazz-funk. Elle a opté pour la contrebasse en étudiant avec Anders Jormin, et a été initiée à  la composition par le pianiste John Taylor.

Eric Schaefer, 30 ans, joue de la batterie depuis sa tendre enfance dans des groupes de rock puis de hardcore. Il s’est intéressé au jazz en entendant un jour à la radio une version particulièrement énergique de Cherokee. Il a étudié les percussions à travers la musique contemporaine, dans l’école de Stockhausen, et la composition avec Maria Schneider.

Wollny, Kruse et Schaefer se sont rencontrés au sein du Bundes Jazz Orchester : un big band national, où de jeunes musiciens peuvent approfondir leur pratique du jazz.

Ils ont, en 2002, décidé de fonder un trio acoustique sans leader, sous forme de triangle équilatéral où chaque membre compose, arrange et improvise à parts égales. Il fallait trouver un nom reflétant cet état d’esprit : « [em] en allemand se prononce m, en faisant subir à cette lettre une rotation de 90° sur la droite, elle devient le chiffre 3 qui évoque ainsi le trio. De plus la lettre e correspond aux prénoms d’Eric et d’Eva, et la lettre m, à celui de Michael »

La particularité de [em], est de créer dans un souci d’unité et de concision, un univers sonore totalement inédit, où les morceaux n’ont pas vraiment de ligne mélodique que l’on pourrait chanter, mais des esquisses de thèmes à caractère plutôt rythmique. La musique proposée est nerveuse et changeante, passant brusquement de la frénésie à la méditation. La place de l’improvisation y est importante et l’absence de solos instrumentaux privilégie la matière sonore de l’ensemble : « Le défi à relever, c’est de ne pas nous répartir les rôles en accompagnateur et soliste, mais d’approcher simultanément un même thème avec nos trois personnalités différentes ». L’interaction  est le mot-clé de leur musique, car la parfaite connaissance du jeu des uns et des autres leur permet de réagir et de rebondir à chaque étape de l’élaboration des morceaux (Eric : « Quand je sens qu’Eva part dans un groove, je peux décider de le prendre à mon compte ou de le contrarier, nous savons toujours à l’avance que toute les propositions sont possibles »). Ce jeu interactif produit une réaction chimique et organique sans commune mesure et participe à une architecture sonore profondément originale.

Contrairement à la plupart des trios actuels, qui ont souvent recours à l’électrification et à l’ajout d’effets électroniques, [em] est un trio purement acoustique : « Nous préférons conserver la sonorité acoustique des instruments, car pour nous le trio piano-basse-batterie est une combinaison qui offre beaucoup de possibilités musicales comme le quatuor à cordes, qui de Mozart à la musique contemporaine, a évolué avec les mêmes instruments. Ce qui nous intéresse, c’est de montrer que tout est possible en travaillant cette formidable pâte sonore, cela nous incite à trouver toujours du neuf, même si les moyens sont toujours les mêmes ». C’est ainsi que Michael Wollny va chercher des sonorités percussives, en frappant les cordes à l’intérieur de son piano et qu’Eric Schaefer utilise des gongs et des cloches, lui permettant de jouer des mélodies : « On ne se sent pas tenu d’assurer les fonctions officielles de nos instruments, nous jouons de manière flexible afin de multiplier et de densifier les textures sonores, sachant que la répartition instrumentale différera d’un morceau à l’autre ».

Chaque membre du groupe compose, les titres résultant d’improvisations sont cosignés à trois (Michael : « En tant que pianiste, je ne suis pas comme dans la plupart des trios, le leader. Chacun de nous s’exprime et s’il y a un peu moins de mes compositions dans le dernier album, c’est tout simplement parce que je suis très lent à composer »). Une des grandes forces de [em] réside dans l’unité et la cohésion des titres, ce qui fait qu’il est impossible de deviner quel membre du groupe a signé tel ou tel morceau : « Sans se concerter, nous pensons la musique de la même manière, et nous sommes tous admiratifs du talent de compositeur des autres membres. Nous sommes toujours très enthousiastes et motivés à jouer sur des morceaux que nous n’avons pas écrits, car nos propositions musicales sont basées sur l’improvisation ».

Les membres de [em] vont puiser leurs idées dans les arts plastiques et le cinéma, ils sont intéressé par les concepts structurels liés à ces arts : « Nous pensons beaucoup par l’image et nous essayons de comprendre comment, dans un film, s’articulent les différents processus de l’action pour aboutir à une structure narrative, cela va influencer la dramaturgie de nos pièces musicales. De la même façon, nous nous inspirons des théories de Kandinsky, sur les structures des points et des lignes rapportés aux surfaces, afin de les traduire en musique dans nos improvisations ».

Chaque membre du groupe a des projets musicaux en dehors de [em] et participe, en se joignant à d’autres musiciens, au renouveau de la scène allemande.

Michael Wollny joue en duo avec le saxophoniste ténor Heinz Sauer (deux CD chez Act, dont Certain Beauty, choc Jazzman de l’année 2006), son futur projet est un disque en piano solo, à paraître dans l’année.

Eva Kruse joue dans le trio du guitariste Arne Jansen, dans le quartette Firomanum et aussi dans le groupe électro-jazz Soap, elle vient d’effectuer une tournée dans la formation de Nils Landgren.

Enfin Eric Schaefer, musicien incontournable de la scène Berlinoise, est présent dans de multiples projets, retenons son groupe Démontage, la formation Henosis (incluant un quatuor à cordes), le trio pour guitare Johnny La Marama et le trio du pianiste Carsten Daerr.

[em] a eu la chance d’être remarqué par Siggi Loch, patron de chez Act, au moment où celui-ci voulait créer la collection Young German Jazz. C’est Call It [em], premier album du trio qui inaugure cette nouvelle collection. Le disque paraît en mars 2005 et nous a beaucoup impressionné par son aspect novateur (HHHH dans le n°111 de Jazzman). [em]II sorti en novembre dernier (CHOC dans le n°129 de Jazzman) va beaucoup plus loin, tant la qualité des compositions, plus concises, renforce l’exceptionnelle osmose du trio. On a pu constater en voyant le groupe sur scène, l’incroyable intensité de leur jeu, leur formidable énergie et leur capacité d’improvisation, au service d’une musique profonde et habitée. On se demande maintenant, au rythme de leur fulgurante progression, de quelle manière ils vont gérer leur énorme potentiel ?

 

Lionel Eskenazi

 

A ECOUTER:

- [em]: “ Call It [em] ” 2005 - Act/Harmonia Mundi

- [em]: “ [em] II ” 2006 - Act/Harmonia Mundi

-Heinz Sauer-Michael Wollny : “Melancholia” 2005 - Act/Harmonia Mundi

-Heinz Sauer-Michael Wollny : “Certain Beauty” 2006 – Act/Harmonia Mundi

- Eric Schaefer & Demontage : “Cut and Paste Poetry ” 2005 – Schöner HÖren/Jazz Haus Musik

-Johnny La Marama : “Fire” 2006 - Traumton Records

-Carsten Daerr Trio : “ Bantha Food ” 2005 - Traumton Records

-Arne Jansen Trio : “ My Tree ” 2005 – Traumton Records

-Firomanum : “ Scope ” 2006 – Traumton Records