Entretien : Pierrick Pédron, le Rêve Américain

1 avr. 2021

Pierrick Pédron

Le Rêve Américain

Interview par Lionel Eskenazi.

 

Vingt ans après son premier disque, le saxophoniste Pierrick Pédron, à l’âge de 50 ans, a voulu enregistrer son dixième album “Fifty-Fifty” à New-York, en s’entourant de formidables jazzmen américains et de Daniel Yvinek à la direction artistique.

 

Jazz Magazine : Il y a quinze ans, vous aviez enregistré votre troisième album “Deep In A Dream” à New-York. Pourquoi avez-vous voulu y retourner et rejouer avec des musiciens américains ?

Pierrick Pédron : “Deep in A Dream” a été un tournant très important dans ma carrière. C’est un album qui a eu un excellent accueil critique et public et il m’a donné une certaine visibilité. Ça a été une expérience formidable, très excitante et stimulante, notamment ma rencontre avec le regretté pianiste Mulgrew Miller avec qui j’ai eu la chance de tourner. J’avais très envie de revenir enregistrer à New-York, mais pour faire quelque chose de différent. “Deep in A Dream” était avant tout un album de standards, je voulais cette fois-ci proposer mes propres compositions et mon univers musical. Je venais d’avoir 50 ans et il me semblait que c’était le moment idéal pour renouer avec le jazz New-Yorkais. J’ai été formidablement aidé par Daniel Yvinek pour la direction artistique et par la Fondation BNP Paribas pour l’aspect financier.

Comment avez-vous choisi les musiciens, le studio, et l’ingénieur du son ?

Nous avons eu de longues discussions avec Daniel Yvinek dont l’enthousiasme a été déterminant. Je dois dire que c’est un réel bonheur de travailler avec lui car il est extrêmement convaincant dans ses arguments, il ne lâche rien et il est toujours à tes côtés pour porter ton projet. Nous avions convenu d’enregistrer en quartette, il me fallait donc trouver un trio pour m’accompagner. Il m’a demandé une liste de musiciens avec qui j’aimerais jouer et très naturellement sont venus les noms de Larry Grenadier qui est de ma génération et que j’avais déjà croisé plusieurs fois, du phénoménal batteur Marcus Gilmore (petit fils de Roy Haynes) qui a 35 ans, et du pianiste Sullivan Fortner (accompagnateur régulier de Cécile McLorin Salvant) qui a le même âge que Marcus. C’était intéressant car il s’agit d’un trio inédit (ils n’avaient jamais joué ensemble), mais il y avait beaucoup de respect, de professionnalisme, et une très bonne entente entre eux. Concernant le studio et l’ingénieur du son, c’est Daniel qui a choisi le Sear Sound Studio (près de Times Square) avec James Farber aux manettes. Daniel a eu l’excellente idée de nous faire jouer en live dans la même pièce, sans possibilité de faire des re-recording, et le mixage a été effectué en live, en temps réel, au moment de la prise de son. On a joué sans filet et on a généralement choisi la première prise, c’était une grosse prise de risque, mais ça donne un caractère urgent, sincère et essentiel à la musique !

Comment sont nées les neuf compositions originales que contient l’album ?

Je suis partie d’une grande envie de liberté en m’enregistrant seul en totale improvisation, sans contrainte, sans thème, et sans grille harmonique. Je m’autorisais tout sans aucune directive, si ce n’est de rester dans la tradition du phrasé, du son et de l’articulation.  J’ai tout réécouté au casque très attentivement pendant des heures et j’ai relevé les passages qui m’intéressaient afin de construire des thèmes en prenant le point de vue formel classique des standards (A-A-B-A). Le plus compliqué fût d’harmoniser les mélodies qui découlaient de ces improvisations et pour quatre des neuf morceaux, j’ai demandé l’aide du pianiste Laurent Courthaliac, qui avec sa grande connaissance du be-bop, a pu poser sa science harmonique sur mes improvisations débridées. Ça a généré un travail fort intéressant et donné une certaine fluidité aux morceaux. C’est une démarche atypique, c’est la première fois que je travaillais comme ça et j’ai trouvé l’expérience très excitante et au résultat, elle a engendré de belles compositions.

Plusieurs morceaux de l’album ont des titres qui se réfèrent au Japon, pourquoi ?

Il se trouve que depuis 2017, j’ai effectué plusieurs tournées au Japon au sein du groupe du pianiste Yukata Shiina. Lorsque j’ai composé les morceaux de “Fifty-Fifty, je revenais justement d’une de ces tournées et j’étais complètement imprégné par le japon. Le morceau Bullet T malgré son nom anglo-saxon se réfère au Shinkausen, qui est le TGV japonais. C’est un train qui a une forme aérodynamique très moderne, c’est un peu un OVNI et on l’appelle aussi Bullet Train, d’où le nom Bullet T qui ouvre l’album sur un tempo très rapide avec cette référence au TGV. Le titre Sakura est un morceau lent, une belle ballade romantique qui évoque les cerisiers en fleurs au Japon (que l’on nomme Sakura). Origami évoque les célèbres découpages japonais car j’ai construit ce morceau comme un découpage en coupant constamment dans le thème que je trouvais trop long. Le morceau Misue évoque le quartier de Tokyo où j’habite quand je suis en tournée là-bas. C’est la maison du pianiste Yukata Shiina qui a la gentillesse de m’héberger, c’est à une heure trente du centre-ville en train, mais ça fait toujours partie de Tokyo ! Enfin, le titre Mr Takagi est en référence à un ami de Yukata, un homme de 70 ans qui assiste à tous nos concerts et qui vit la musique pleinement avec son corps en réagissant à toutes les phrases que tu joues, ça fait plaisir à voir !

Que veut dire exactement le titre de l’album “Fifty-Fifty” ?

C’est un titre qui a plusieurs sens, tout d’abord il fait référence à mes 50 ans, ensuite au fait qu’il s’agit d’un disque New-Yorkais réalisé par un français  et enfin, et c’est le plus important, il s’agit de la première moitié d’un double album (avec deux disques qui sortiront indépendamment). Ce premier “Fifty-Fifty” sorti le 05 mars et enregistré à New-York s’intitule “New-York Sessions” et il y aura un deuxième “Fifty-Fifty”, enregistré à Paris qui sortira à l’automne et qui aura pour titre “Paris Sessions”. Ce deuxième album (qui a été enregistré avant le premier) est un projet beaucoup plus groovy dans une mouvance jazz-soul, il a été enregistré en quartette sans bassiste avec le claviériste Thibault Gomez, le trompettiste Malo Mazurié et le batteur Elie Martin-Charrière. Comme sur le premier “Fifty-Fifty”, j’ai écrit tous les morceaux (mais cette fois-ci en composant au piano) et Daniel Yvinec en est également le directeur artistique (en compagnie de Vincent Artaud).

Comment en êtes-vous arrivé à signer sur le label Gazebo de Laurent de Wilde ?

Je connais Laurent depuis de nombreuses années et nous avons eu l’occasion de jouer plusieurs fois ensemble. Il a été le directeur artistique de mon précédent album “Unknown” et il nous a  semblé naturel avec Daniel Yvinec de lui proposer la sortie de ces deux albums, car nous voulions travailler avec un label indépendant  qui comprenne bien nos choix artistiques et nous laisse une grande liberté. Au départ Daniel voulait sortir en même temps les deux albums sous la forme d’un disque double, mais Laurent et moi avons opté pour deux sorties indépendantes, espacées de six mois avec le même intitulé “Fifty-Fifty” et le même graphisme de pochette qui rappelle un peu les albums Blue Note et qui a été réalisé par Olivier Linden.

Vous avez enregistré le volet américain de “Fifty-Fifty” en janvier 2020, juste avant le premier confinement, comment avez-vous vécu cette période de confinement ?

Très mal, car j’ai eu près de soixante-dix dates d’annulées et puis j’étais confiné à Paris et je ne pouvais pas jouer dans mon appartement. Je devenais fou car je suis un hyperactif, alors pour me calmer, pour ne pas perdre de temps, et pour faire plaisir à mon fils, j’ai réalisé des maquettes de voitures en carton, qu’ensuite je peignais avec soin, en respectant scrupuleusement les proportions des modèles réels. J’ai fait ça très sérieusement, comme un architecte et le résultat est plutôt satisfaisant, j’ai fait quatre voiture en deux mois. Ensuite j’ai réalisé des lampes en bois, verre, et métal, sur un modèle art-déco. J’aime cette démarche artisanale car après tout je me considère comme un artisan de la musique ! Après j’ai pu partir en Bretagne, chez mon père et j’ai rattrapé le temps perdu en jouant tous les jours comme un fou de 10h à 19h quasiment sans m’arrêter ! Pour moi c’est une nécessité, j’aime ce côté besogneux, aujourd’hui je n’ai joué que quatre heures et ce n’est pas suffisant, je suis déjà en manque !

 

CD “Fifty-Fifty-New-York Sessions” sorti le 05 mars 2021 (Gazebo/L’Autre Distribution)

“Fifty-Fifty-Paris Sessions” à paraître à l’automne 2021 (Gazebo/L’Autre Distribution).

REPERES

1969 : Naissance le 23 avril à Saint-Brieuc (22)

1975 : Commence l’étude du saxophone avec Georges Gouault.

1987 : Intègre le CIM à Paris.

1996 : Lauréat du Concours de La Défense au sein du groupe de Vincent Artaud et Boris Blanchet.

2001 : Premier album  “Cherokee” (Elabeth) et conseiller à la conception du saxophone alto Référence pour Selmer.

2006 : Troisième album “Deep In A Dream” (Plus Loin Music) enregistré à New-York. Prix Django Reinhardt et Grand prix de l’Académie du Jazz.

2011 : “Cheerleaders” (Act Music)

2012 : “Kubic’s Monk” (Act Music). Grand Prix de l’Académie du Jazz.

2016 : “And The” (Jazz Village)

2017 : “Unknown” (Fo Feo Productions)