Entretien : Mino Cinelu & Nils Petter Molvaer

1 nov. 2020

Mino Cinelu & Nils Petter Molvaer

Le Volcan et l’Iceberg

La rencontre entre le percussionniste multi-instrumentiste Mino Cinelu et le trompettiste Nils Petter Molvaer pour l’album “Sulamadiana”(CHOC Jazz Magazine) convoque les quatre éléments et les cinq continents autour d’une production très soignée. Explication avec les intéressés.

Par Lionel Eskenazi

Jazz Magazine : Comment avez-vous rencontré Nils Petter Molvaer et comment est né ce projet en duo ?

Mino Cinelu : On s’est rencontré en Turquie, en Cappadoce, lors d’un festival en 2015 où nous étions tous les deux programmés. J’ai assisté à son concert que j’ai beaucoup apprécié et à la fin nous avons discuté et il m’a dit : « Je sais très bien qui tu es, tu as joué avec tous mes héros !» et je lui ai répondu très franchement : « Je ne te connaissais pas, mais maintenant je sais qui tu es ! ». Nous avons sympathisé et avons évoqué l’idée de jouer ensemble. Le hasard a bien fait les choses car nous avons été programmé dans d’autres festivals et nous avons eu l’occasion de faire le bœuf ensemble. Beaucoup plus tard, on s’est retrouvé à Oslo pour une session d’enregistrement qui s’est bien déroulé, malgré le fait que je n’avais pas avec moi tous mes instruments et mon matériel. J’étais prêt à sortir le disque comme ça, avec tous ses défauts et ses imperfections, car j’aimais bien le côté brut, sans filet, de la session, mais Nils n’était pas très satisfait de son travail et voulait recommencer. On s’est alors retrouvé dans mon studio à Brooklyn et ça a été beaucoup plus pratique, car j’avais sur place tous mes instruments et j’ai pu placer mes propres micros et travailler à la console.

On se rappelle de votre formidable duo avec le pianiste Kenny Barron “Swamp Sally”. Pourquoi affectionnez-vous particulièrement cette formule du duo ?

Ce qui m’intéresse ce sont les rencontres humaines, et la formule du duo permet de développer une aventure musicale hors du commun, de sortir de ses habitudes, et de proposer quelque chose de singulier et de neuf. Kenny Barron, je lui ai fait jouer des tas de claviers électriques, ce qu’il n’avait pas l’habitude de faire. Je lui ai aussi fait jouer de la contrebasse, et j’ai même essayé de la faire chanter, mais même après plusieurs verres de cognac, je n’y suis pas arrivé ! Avec Nils, on a essayé des tas de choses, par exemple je l’ai fait jouer sur un tempo très rapide sur Take The A # Train (qui n’a rien à voir avec le morceau de Duke Ellington) et il m’a avoué qu’il n’avait pas joué comme ça depuis au moins quinze ans. Je lui ai demandé aussi de jouer de la guitare électrique (sur Kanno Mwen). Quant à moi, en plus de mes percussions habituelles, je joue de la flûte, toutes sortes de guitares, du tampura, des tablas, et je chante sur plusieurs morceaux.

Le titre de l’album évoque vos deux racines, avec l’association entre l’ile de Sula en Norvège et Madiana, qui désigne la Martinique. Et pourtant le disque embrasse aussi les musiques africaines, indiennes et amazoniennes. S’agit-il d’un véritable tour du monde musical ?

C’est la première fois de ma vie où j’ai eu l’idée du titre de l’album avant même d’entrer en studio ! Oui, il s’agit d’un véritable voyage à travers tous les continents et toutes les cultures. Aussi bien Nils que moi, sommes très ouverts aux musiques du monde et  nous avons tous les deux beaucoup voyagé. C’était une évidence pour nous de mélanger le jazz avec toutes les musiques possibles tout en restant nous-mêmes.

La production de l’album est extrêmement soignée. Vous y jouez beaucoup d’instruments grâce à un savant mixage. On imagine que le projet scénique est différent. Utilisez- vous des samples ou des boucles sonores sur scène ?

Nous avons commencé les concerts à l’été 2019 avec une performance mémorable au Festival des Cinq Continents à Marseille, mais les choses ont évolué depuis. Nous utilisons effectivement des boucles sonores, mais il n’y a pas de machines à proprement parler, car tous les instruments sont joués en live et ce sont de véritables instruments. Sur scène, tout est possible, nos compositions sont ouvertes et faites pour bouger, elles évoluent toujours différemment d’un concert à l’autre.

Il y a trois morceaux qui sont des hommages à des musiciens disparus qui vous sont chers. Qui sont-ils ?

Il y en a un dédié à Manu Dibango (SulaMadiana) avec qui j’ai souvent joué et pour qui j’ai beaucoup de respect et d’amitié. Il y en a un aussi à Tony Allen que j’ai bien connu également et pour qui j’ai composé un morceau qui s’appelait à l’origine T.A, mais qui s’est transformé en Song For Julie. C’est un morceau assez lent mais avec une grande force rythmique qui lui rend bien hommage. Enfin il y a un petit clin d’œil à Jimmy Cobb à travers un court solo de percussion (Tambou Madiana).

Il y a également un titre dédié au chef de tribu Raoni qui vit au Brésil en Amazonie. Y aurait-il aussi un discours politique dans votre album, c’est quelque chose d’important pour vous ?

Oui, je suis content que vous me parliez de ça, car c’est très important aussi bien pour Nils que pour moi. J’ai eu souvent l’occasion de rencontrer le chef Raoni et d’échanger avec lui, mais malheureusement, il commence à se faire très vieux et la situation des indiens d’Amazonie est dramatique depuis l’élection de Jair Bolsonaro au Brésil. Avec Nils, nous sommes des globe-trotters et nous sommes à l’écoute des tensions politiques qui parcourent le monde. A New-York où j’habite, j’étais aux premières loges pendant les manifestations Black Live Matter, je suis descendu dans la rue avec eux et c’était un moment très fort et très émouvant.

Que pensez-vous de la fantastique carrière de Mino Cinelu ?

Mino Cinelu est un musicien très impressionnant et il a joué avec des artistes que je vénère comme Miles Davis ou Weather Report. Notre rencontre en Turquie a abouti à une très belle association à la fois humaine et musicale. Nous venons de deux îles très différentes, très éloignées géographiquement, et pourtant nous avons beaucoup de point commun et une façon de penser la musique qui se recoupe.

Comment les morceaux se sont construits en studio et quelle est la part d’improvisation dans la musique que vous créez ensemble ?

 Ça dépend des morceaux, la démarche n’est jamais la même, ça peut venir d’une ligne de basse (Take The A # Train) ou d’un groove particulier, ou quelquefois d’un sample. Tout est possible et c’est extrêmement varié, mais ce qui est important c’est l’interaction qui existe entre-nous. Nous n’avons pas besoin de parler, les choses se passent naturellement car notre association produit une véritable alchimie musicale. Nous gardons l’esprit ouvert en repoussant nos limites le plus loin possible. La part d’improvisation est très importante dans notre musique, nous mettons en places quelques fondements, mais après nous sommes complètement libres d’aller où on veut et en concert nous ne jouons jamais les morceaux de la même façon.

Que pensez-vous du travail sur le son à l’écoute du mixage final ?

Mino est un formidable producteur et un grand maître dans sa façon de créer l’espace sonore. Il était dans son propre studio avec son matériel et il s’avait très bien gérer le son de notre duo. J’avais bien sûr des idées particulières sur la façon dont doit sonner ma trompette et il l’a très bien compris. Le mixage, il l’a fait dans son coin pendant le confinement et il m’envoyait régulièrement du son pour avoir mon avis et je dois avouer que j’étais la plupart du temps très satisfait du résultat.  

Avec cet album, vous arrivez à rendre visible la musique en créant de fort belles images mentales. Qu’en pensez-vous ?

J’aime beaucoup cette remarque, depuis toujours je travaille dans ce sens là et Mino partage complètement ce point de vue. Cet album est un véritable voyage autour du monde et notre musique a un fort potentiel visuel, comme une musique de film.

On imagine que vous aves hâte de rejouer ce projet sur scène ?

Oui, nous avons eu beaucoup de dates annulées à cause du Covid et fort heureusement la tournée reprend pour notre plus grand bonheur.

 

CD Sulamadiana (Modern Recordings/BMG)

 

CONCERTS

02 nov : Auditorium Roma (Italie)
04 nov : Filharmonia Bydgoszcz (Pologne)
05 nov : Prague (République Tchèque)
06 nov : Innsbruck (Autriche)
07 nov : Allemagne

 

REPERES MINO CINELU

1957 Naissance à St Cloud (92), le 10 mars.

1981-1983, puis 1987-1988 Fait partie de la formation de Miles Davis avec qui il enregistre quatre albums.

1985-1986 Joue avec Weather Report avec qui il enregistre deux albums.

1987 Enregistre “Turbulence” de Michel Portal (Harmonia Mundi) avec son fameux Mozambic.

1995-1996 Duo avec Kenny Barron avec l’album “Swamp Sally” (Verve).

REPERES NILS PETTER MOLVAER

1960 Naissance à Sula (Norvège), le 18 septembre.

1985-1990 Participe au groupe Masqualero avec qui il enregistre trois albums.

1997 Sortie  de “Khmer” (Ecm).

2002 Sortie de “NP3” (Emarcy).

2012 Participe au disque de Manu Katché “Manu Katché” (Ecm).