Dossier : BLUE NOTE Le tour du Jazz en 80 ans
1 mars 2019
BLUE NOTE Le tour du Jazz en 80 ans
Nous sommes en 1939, terrible année noire où une nouvelle guerre mondiale va faire trembler le monde. Deux juifs allemands (Alfred Lion et Francis Wolff) qui ont fuis l’Allemagne nazi pour s’installer à New-York,et un intellectuel communiste américain (Max Margulis : écrivain, musicien, coach vocal, producteur…) vont fonder un label de jazz qui deviendra l’un des plus influents des Etats-Unis. Trois amoureux de la note bleue et du swing qui vont intituler tout simplement leur label : Blue Note !
TOUS les grands courants du jazz seront présents sur le label en prenant le train en marche, c’est-à-dire au moment de leur création : boogie-woogie, be-bop, hard-bop, jazz modal, free jazz, soul-jazz, jazz-rock, funk, hip-hop…Et TOUS les plus grands musiciens de jazz enregistreront au moins une fois sur le label.
Malgré cette grande diversité, Blue Note réussit à se forger un SON parfaitement identifiable grâce au génie de Rudy Van Gelderet une identité visuelle forte avec un graphisme singulier (dû à Miles Reid) en utilisant les fabuleuses photos de Francis Wolff.
En cette année 2019, nous célébrons les 80 ans de Blue Note, label toujours très actif après moultes péripéties et une longue aventure mouvementée !
Jazz Magazine a décidé de vous proposer une playlist de 80 morceaux emblématiques du label à travers six chapitres stylistiques différenciés en espérant que vous prendrez un grand plaisir à (ré)écouter ces 80 pépites qui forgent la mémoire d’un label important et qui représentent avec brio l’évolution de l’histoire du jazz.
LES PIONNIERS : SWING, BE-BOP, et HARD-BOP (1939-1962)
Pour le troisième enregistrement du tout jeune label Blue Note en juin 1939, Alfred Lion convie Sidney Bechet avec le groupe The Port Of Harlem Jazz pour une interprétation magistrale en quartette du Summertime de Gershwin qui deviendra le premier hit du label. Blue Noteest bien parti pour continuer une activitédiscographique lucrative qui malheureusement ralentira à partir de 1941, car Alfred Lion est appelé sous les drapeaux jusqu’en 1943. Un ralentissement dû aussi à la grève des enregistrements déclenché par le syndicat des musiciens entre 1942 et 1944.A partir de 1944, le saxophoniste Ike Quebecintègre l’écurie Blue Note pour enregistrer, mais il est surtout nommé responsable musical chargé du répertoire et du recrutement d’artistes. Bien qu’il joue un jazz swing inspiré de Coleman Hawkins, Ike Quebec a du flair et comprend l’importance de l’émergence du be-bop et l’arrivée de musiciens modernes et novateurs. En 1947, il va proposer à Alfred Lion d’enregistrer Thelonious Monk qui fera ainsi ses débuts discographiques. Monk a déjà composé la plupart des morceaux qui vont le rendre célèbre et les enregistrepour la première fois chez Blue Note avec des groupes à géométrie variable (du trio au sextette). Blue Note rééditera en LP ces enregistrements publiés à l’origine en 78 tours sous l’intitulé : “Thelonious Monk, Genius Of Modern Music”.En cette même année 1947, Alfred Lion enregistre l’association explosive du trompettiste Fats Navarro avec le pianiste TaddDameron, comme en témoigne le célèbre Our Delight, joué en sextette avec les saxophonistes Ernie Henry et Charlie Rouse. Après Monk, le label va faire appel au deuxième grand pianiste “moderne”du moment : Bud Powell, pour des enregistrements mémorables en trio entre 1949 et 1951, dont le stupéfiant Un Poco Loco, qui est interprété avec la fabuleuse paire rythmique : Curly Russell/Max Roach. Ces séances d’enregistrement seront elles aussi réédités en LP sous l’intitulé “The AmazingBud Powell”. Le grand trompettiste Fats Navarro meurt en juillet 1950 à l’âge de 26 ans et laissera un grand vide jusqu’à l’arrivée de Clifford Brown (qui décédera lui aussi très jeune à l’âge de 25 ans !). Clifford signe chez Blue Note en 1953 pour deux formidables séances d’enregistrement, rééditées ensemble sous l’intitulé “The Memorial Album”. On y trouve une très belle version d’EasyLeaving jouée en compagnie de Gigi Gryce, John Lewis, Percy Heath et Art Blakey. L’autre trompettiste incontournable de cette époque est bien-sûr Miles Davis, qui enregistredix-huit morceaux chez Blue Note entre 1952 et 1954 en sextette et en quartette. La dernière séance d’enregistrement, le 06 mars 1954, est particulièrement mémorable où il est accompagné d’Horace Silver, de Percy Heath et d’Art Blakeyavec l’interprétation de six morceaux inoubliables dont le frémissant It Never EnteredMyMind. Pour clore le chapitre des trompettistes, n’oublions pas de mentionner Kenny Dorham qui enregistre pour Blue Note son projet “Afro-Cuban” en mars 1955 inspiré par son aîné Dizzy Gillespie avec les rythmes explosifs d’Art Blakey et du percussionniste cubain Carlos PotatoValdes. Herbie Nichols, autre grand pianiste moderne qui signe chez Blue Note, enregistrera entre mai 1955 et avril 1956, plusieurs séances d’enregistrement en trio dont le célèbre Lady Sings The Bluesque Billie Holiday immortalisera à jamais avec des paroles de son cru.Place maintenant aux saxophonistes qui font une entrée fracassante chez Blue Note en tant que leader, à commencer par Johnny Griffin qui signe plusieurs albums entre 1956 et 1958. Sur son premier enregistrement “Introducing Johnny Griffin”, il interprète une version bouleversante de Lover Man. John Coltrane va lui aussi signer chez Blue Note pour un unique album : “Blue Train” enregistré en septembre1957. Parmi les champions du sax ténor, il manquait Sonny Rolllins (dont on trouve la trace sur pratiquement tous les labels de jazz importants). Sa collaboration avec Blue Note durera de décembre 1956 à novembre 1957. Et c’est précisément le 03 novembre 1957 qu’il enregistre un de ses meilleurs albums au Village Vanguard, avec un trio sans pianistequi comprend WilburWare et Elvin Jones. Comme son ami John Coltrane, le saxophoniste alto Cannonball Adderley va lui aussi enregistrer un unique album chez Blue Note (“Somethin’ Else”) avec Miles Davis en sideman ! Enfin en 1961, le label Blue Note signe le grand saxophoniste californien Dexter Gordon qui a déjà une belle carrière derrière lui, pour une collaboration de plusieurs années (jusqu’en 1965) dont le sommet est incontestablement l’album “Go !”en 1962 et son succulent Cheese Cake.
PLAYLIST
1. Sidney Bechet : Summertime (Jazz Classics Vol.1, 1939)
2. Thelonius Monk : ‘Round Midnight (Genious Of Modern Music, 1947)
3. Fats Navarro &TaddDameron : Our Delight (The Complete Blue Note &CapitolRecordings, 1947)
4. Bud Powell : Un Poco Loco (The AmazingBud Powell, 1951)
5. Clifford Brown : Easy Living (The Memorial Album, 1953)
6. Miles Davis : It Never EnteredMyMind (Miles Davis Volume One, 1954)
7. Kenny Dorham : Afrodisia (Afro Cuban, 1955)
8. Herbie Nichols : The Lady Sings The Blues (Herbie Nichols Trio, 1955)
9. Johnny Griffin : Lover Man (Introducing Johnny Griffin, 1956)
10. John Coltrane. : Blue Train (Blue Train, 1957)
11. Sonny Rollins : Sonnymoon For Two (A Night At The Village Vanguard, 1957)
12. Cannonball Adderdey : AutumnLeaves (Somethin’ Else, 1958)
13. Dexter Gordon : Cheese Cake (Go !, 1962)
A LA LOUPE

Round Midnight
C’est le trompettiste Cootie Williams qui enregistra avec son orchestre la toute première version de Round Midnight en août 1944 avec Bud Powell au piano, puis Dizzy Gillespie l’enregistrera à son tour avec son all-stars en février 1946. Il faudra attendre le 21 novembre 1947 pour qu’enfin Thelonious Monk enregistre sa propre composition sur le label Blue Note où il est accompagné par le trompettiste George Taitt, le saxophoniste alto Sahib Shihab, le contrebassiste Robert Paige et le batteur Art Blakey.

Blue Train
Si “Blue Train” est l’unique album enregistré en leader chez Blue Note par John Coltrane (qui était à l’époque sous contrat chez Prestige), il est aussi celui où il a poussé le plus loin l’expérience du hard-bop en compagnie du trompettiste Lee Morgan, du tromboniste Curtis Fuller, du pianiste Kenny Drew et de la paire rythmique Paul Chambers/Philly Joe Jones. A noter que quinze jours avant cette séance mythique (datée du 15 septembre 1957), Coltrane enregistrait pour la première fois chez Blue Note en sideman sur l’album “Sonny’s Crib” du pianiste Sonny Clark.

Somethin’ Else
Il s’agit de l’unique album de Cannonball Adderley chez Blue Note. Il fût enregistré le 09 mars 1958, soit cinq jours après la dernière séance studio de “Milestone” de Miles Davis où figurent Cannonball et Coltrane. Dans la foulée de “Milestone”, Miles accepte de jouer en tant que sideman sur l’album de son ami Cannonball (ce qu’il ne faisait jamais à cette époque !) car il va clairement se positionner en tant que directeur artistique, insufflant sa propre vision de la musique au projet de Cannonball (l’intro et la coda d’Autumn Leaves).
LES MODERNES : JAZZ MODAL & FREE JAZZ (1963-1968)
Après avoir publié du boogie-woogie et du swing, puis être passé au be-bop, au hard-bop, et au concept du soul-jazz, Blue Note n’allait pas s’arrêter là ! Des oreilles attentives toujours dressées vers les nouveaux courants ont permis au label des’intéresser au jazz modal initié par Miles Davis et John Coltrane, et au mouvement free surnomméNew Thing.
Tout en continuant à jouer avec Miles Davis sur le label Columbia, les membres de son quintette (Herbie Hancock, Wayne Shorter, Tony Williams)vont publier chez Blue Note des albums passionnant pour des expériences en leader, porteuses de nouveaux horizons.
Le pianiste Herbie Hancock est le premier à rentrer dans l’écurie (à l’âge de 21 ans en 1961), tout d’abord en tant que sideman dans le groupe du trompettiste Donald Byrd, puis en tant que leader dès 1962 avec son premier album : “Takin’ Off” à mi-chemin entre le hard-bop et le soul-jazz. Ce coup d’essai sera un coup de maître, puisqu’il offre à Blue Note un tube important (Watermelon Man)qui entre dans le top 100 des pop charts ! En mai 1963 il enregistre pour la première fois avec Miles Davis (“SevenSteps To Heaven”) et trois mois plus tard, il compose un album important (Inventions and Dimensions”)qui révolutionne la fonction rythmique du trio jazz. Deux ans plus tard, il nous étonnera encore avec les audaces harmoniques et la libre vivacité des échanges musicaux du sublime “Maiden Voyage”.
En avril 1964, quelque mois avant d’intégrer le quintette de Miles Davis, le saxophoniste Wayne Shorterenregistre son premieralbum en leader chez Blue Note : “Night Dreamer” (il a fait son entrée sur le label en 1960 au sein des Jazz Messengers d’Art Blakey). Entre avril 1964 et octobre 1965, Wayne Shorter, très boulimique, enregistre cinq albums en leader (dont les incontournables “Juju” et “Speak No Evil”). En février 1966, en quartette et en compagnie d’Herbie Hancock, il propose le magnifique “Adam’s Apple”où figure le fameuxFootprints.
Le batteur Tony Williams qui rentre chez Miles Davis en même temps qu’Herbie Hancock en mai 1963, enregistre son premier album en leader chez Blue Note (“Lifetime”) en août 1964. Il y délivre un jazz très ouvert sur la New Thing en compagnie d’Herbie Hancock, Sam Rivers, Bobby Hutcherson et la présence de trois contrebassistes : Ron Carter, Gary Peacock et Richard Davis.
En février 1964, Eric Dolphy enregistre un albumà la beauté convulsive qui sera son unique album Blue Note (“Out To Lunch”). Et un mois plus tard, on le retrouve aux côtés de Tony Williams au sein du groupe du pianiste Andrew Hill pour un album à mi-chemin entre le hard-bop et la new thing (“Point Of Departure”). Cet album servira de manifeste pour bon nombre de musiciens, on y trouve d’ailleurs le saxophoniste ténor Joe Henderson à la sonorité si singulière, qui en cette même année 1964, publie son quatrième album en leader chez Blue Note (“Iner Urge”) en compagnie de McCoyTyner, Bob Cranshaw et Elvin Jones.
Fin 1964, le saxophoniste Sam Rivers, qui poussé par Tony Williams a fait un bref passage chez Miles Davis, enregistre lui aussi son premier album (“Fuchsia Swing Song”) où l’on trouve sa superbe composition Beatrice et la présence de Jaki Byard, Ron Carter et Tony Williams bien sûr !
Place maintenant aux trompettistes avec l’arrivée du grand Freddie Hubbard dès 1960, il enregistre de très nombreuses séances en sideman et sept albums en leader dont l’extraordinaire “Breaking Point” en mai 1964 avec son mémorable Blue Frenzy. Un autre trompettiste,Don Cherry (spécialisé dans le cornet de poche) connu pour avoir fait ses débuts en compagnie d’Ornette Coleman, intègre Blue Note pour trois albums résolument free dont l’inoubliable “Complete Communion” enregistré en décembre 1965 en compagnie de Gato Barbieri, Henry Grimes et Ed Blackwell.
Le batteur new-yorkais Pete La Roca, découvert chez Sonny Rollins entre 1957 et 1959, publie son premier album en leader (“Basra”) en 1965, proposant une musique originale très organique et trippante, où il est accompagné par Joe Henderson, Steve Kuhn et Steve Swallow. On le retrouvera sur le label en 1997 pour un come-back réussi intitulé “Swing Time”.
Il n’y a pas eu que Jimmy Smith comme organiste important chez Blue Note, la signature de Larry Young entre 1964 et 1969, dans un registre moins churchy et plus aventureux sera déterminante, comme en témoigne “Unity” en 1965 avec une étonnante version de Monk’sDreamjouée en duo avec Elvin Jones !
La new thing du pianiste Cecil Taylor intéressera aussi le label pour deux albums en 1966 dont “Conquistador”, considéré à juste titre comme l’un de ses meilleurs albums et l’un des plus représentatifs du free jazz.
Après plusieurs albums chez Prestige, le saxophoniste alto Jackie McLean rentre dans l’écurie Blue Note en 1959 pour une longue collaboration qui se terminera en 1967 avec l’album “Demon’s Dance”. Un disque qui propose un posthard-bop résolument moderne, propulsé par le jeu de batterie de Jack DeJohnette et la fougue du trompettiste Woody Shaw. Jackie MacLean retournera brièvement sur le label en 1985 pour un très bel album en compagnie du pianiste McCoyTyner, qui lui aussi fît les beaux jours de Blue Note entre 1967 et 1970 avec notamment le fameux “The Real McCoy” et son irrésistible Passion Dance.
Enfin, après avoir accueilli Don Cherry, Blue Note ouvre ses portes à Ornette Coleman entre 1965 et 1968, outre deux volumes live en trio enregistrés en décembre 1965, on retiendra surtout les enregistrements studio d’avril et mai 1968 (“New-York Is Now !” et “Love Call”).
PLAYLIST
30.Herbie Hancock : Jack Rabbit (Inventions and Dimensions, 1963)
31.Eric Dolphy : Straight Up & Down (Out To Lunch, 1964)
32.Joe Henderson : ÈlBarrio (Inner Urge, 1964)
33.Andrew Hill : Refuge (Point Of Departure, 1964)
34.Freddie Hubbard : Blue Frenzy (Breaking Point, 1964)
35.Sam Rivers : Beatrice (Fuchsia Swing Song, 1964)
36.Tony Williams : TwoPieces Of One : Green (Lifetime 1964)
37.Don Cherry : Complete Communion (Complete Communion, 1965)
38.Grant Green : My Favorite Things (Matador, 1965)
39.Herbie Hancock : Maiden Voyage (Maiden Voyage, 1965)
40.Pete La Roca : Basra (Basra, 1965)
41.Larry Young : Monk’sDream (Unity 1965)
42.Wayne Shorter : Footprints (Adam’ Apple, 1966)
43.Cecil Taylor : Conquistador (Conquistador, 1966)
44.Jackie McLean : Demon’s Dance (Demon’s Dance, 1967)
45.Mc CoyTyner : Passion Dance (The Real Mc Coy, 1967)
46.Ornette Coleman : Broadway Blues (New-York Is Now !, 1968)
A LA LOUPE

Inventions and Dimensions
Après deux disques à mi-chemin entre le hard-bop et le soul-jazz (l’un en quintet et l’autre en septet), Herbie Hancock surprend son monde pour son troisième album Blue Note en 1963 où il est entouré d’un trio rythmique impressionnant (Paul Chambers à la contrebasse, Willie Bobo à la batterie et Osvaldo Martinez aux percussions). Une orgie rythmique qui donne des ailes à son jeu de piano, libre et ouvert, où une main gauche tendue plaque de frénétiques accords, tandis que la main droite donne libre court à une imagination débordante.

Out To Lunch
Cette “pause déjeuner” sans heure de retour lisible sur la pochette, sera à la fois le premier disque Blue Note d’Eric Dolphy et son dernier album sous son nom, enregistré quatre mois avant sa mort. Un testament musical à la fois improvisé et écrit, inclassable, et totalement envoûtant ! Si les influences de Parker, Monk, ou Mingus,sont présentes, elles sont retraitées, malaxées, et déployées avec génie et singularité par cet artiste hors-norme entouré d’uncasting magnifique (Freddie Hubbard, Bobby Hutcherson, Richard Davis, Tony Williams).

Footprints
Ces “traces de pas” signées par Wayne Shorter vont devenir l’un des incontournables nouveaux standards du jazz moderne repris par une foultitude de musiciens. Enregistré pour Blue Note en février 1966 en quartette avec Herbie Hancock, Reggie Workman et Joe Chambers sur l’album “Adam’s Apple”, Wayne Shorter réenregistrera ce thème huit mois plus tard toujours en compagnie de Hancock, mais sous la houlette de Miles Davis avec Ron Carter et Tony Williams sur le célèbre “Miles Smiles”.

Broadway Blues
Neuf mois après le décès de John Coltrane, le saxophoniste alto Ornette Coleman convoque la paire rythmique Jimmy Garrison/Elvin Jones qui fît les beaux jours du quartette de Coltrane, augmenté du saxophoniste ténor Dewey Reman, pour enregistrer sur Blue Note ce blues incandescent et harmolodique. Ornette Coleman y fait preuve d’une grande inspiration et d’un feeling communicatif qui n’échapperont pas au guitariste Pat Metheny qui reprendra ce thème sur son premier album “Bright Size Life”.
LES VOCALISTES (1962 – 2013)
Alfred Lion aimait principalement le jazz instrumental et n’a jamais vraiment envisagéd’enregistrer des vocalistes à l’exception d’une tentative en 1947 avec Babs Gonzalez. Il estimait qu’il y avait assez de label pour diffuser du jazz vocal et que Blue Note avait d’autres priorités et d’autres challenges à relever. En 1962, le vent tourne et il propose un contrat aux chanteuses Dodo Greene et Sheila Jordan. Si l’album de Dodo Greene fait un bide commercial, il y a un gros buzz favorable concernant Sheila Jordan avec son album “A Portrait Of Sheila”. Il s’agit d’une chanteuse singulière et hors-norme, une musicienne et instrumentiste accomplie dont l’instrument est la voix. Elle improvise avec une grande aisance et elle est dotée d’un superbe feeling et d’un placement rythmique exceptionnel. Les idées de Sheila séduisent Alfred Lion, comme celles de chanter en duo, accompagnée uniquement par la contrebasse de Steve Swallow !
Il n’y aura pas beaucoup d’autres vocalistes signés sur le label pendant le règne d’Alfred Lion, mais après le départ de Lion en 1967, les choses évoluent. La chanteuse afro-américaine Marlena Shaw, découverte en 1969 avec son tube féministe et politique Woman Of The Ghetto, intéressera le label entre 1972 et 1976. On retiendra surtout l’enregistrement de son concert au Montreux Jazz Festival en 1973. Notons aussi le passage éclair de la grande Carmen McRae chez Blue Notedans les années 1975-76.
A la résurrection du label en1985, Blue Note décide de signer plusieurs vocalistes, comprenant bien l’attrait du public pour le jazz vocal, et l’enjeu commercial que cela suppose. Avant de signer plusieurs femmes, le label découvre un chanteur génial, véritable virtuose et acrobate des cordes vocales. Il se nomme Bobby McFerrinet va remporter un beau succès avec son album “Spontaneus Combustion” en 1986 où il convie Herbie Hancock et Wayne Shorter.
Un autre chanteur masculin, extrêmement doué, fera les beaux jours du label avec sa façon unique de reprendre les standards, en les adaptant à son univers créatif. Il s’appelle Kurt Elling et ce crooner singulier remportera lui aussi beaucoup de succès, notamment avec son album “The Messenger” en 1997 et sa version magistrale de Nature Boy.
Place maintenant aux femmes, avec la signature dès 1987de la stupéfiante Dianne Reeves qui n’a pas peur de rivaliser avec ses grandes aînées : Ella, Sarah, et Carmen, avec beaucoup d’aisance et un grand sens de l’improvisation.
Issue du mouvement M’Base où elle se frotte aux expérimentations de Steve Coleman, Cassandra Wilson avec sa belle voix grave, va signer un contrat chez Blue Note à partir de 1993 pour plusieurs albums magiques et audacieux où se mêlent jazz, blues, et chansons pop, dans un bel écrin sonore à la production soignée (Craig Street). En 1998, elle écrit des paroles sur des compositions de Miles Davis pour un résultat passionnant et profondément original (“Traveling Miles”).
Enfin, après avoir publié deux albums sur le label Motema, Gregory Porter, magnifique chanteur à la voix de baryton, à la fois suave et puissante, signe chez Blue Note pour une aventure toujours d’actualité aujourd’hui, dont on retiendra l’album “Liquid Spirit” en 2003 et son fameux Free !
PLAYLIST
1. Sheila Jordan : Dat Dere (A Portrait Of Sheila, 1962)
2. Marlena Shaw : Save the Children (Live At Montreux, 1973)
3. Bobby McFerrin : Walkin’ (Spontaneus Inventions, 1986)
4. Kurt Elling : Nature Boy (The Messenger, 1997)
5. Dianne Reeves : Comes Love (New Morning, 1997)
6. Cassandra Wilson : Run The Voodoo Down (Traveling Miles, 1998)
7. Norah Jones : Don’t Know Why ( Come Away With Me, 2002)
8. Gregory Porter : Free (Liquid Spirit, 2013)
POP UP

New Morning
Lorsque Dianne Reeves est programmé au New Morning à Paris le 14 mai 1997, elle a déjà signé cinq albums chez Blue Note. Claude Carrière décide de l’enregistrer pour son émission “Jazz Club” sur France Musique. Ce soir-là, Dianne Reeves réalise une performance particulièrement magique et lorsque les dirigeants de Blue Note réécoutent la bande, ils comprennent très vite qu’ils détiennent une pépite. Ils rachèteront les bandes à Radio France pour une bouchée de pain et publieront l’un des meilleurs albums de Dianne Reeves !

Come Away With Me
Lorsqu’un jour de 2002, Bruce Lundvall, le patron de Blue Note, reçoit un coup de fil d’une de ses comptables l’invitant à venir découvrir une jeune chanteuse, il est séduit par cette inconnue talentueuse nommée Norah Jones et décide de la signer. Evidemment, il ne pouvait pas s’attendre vendre 11 millions d’albums aux Etats-Unis et près de 20 millions dans le monde. Le succès colossal de “Come AwayWith Me” avec son tube Don’t Know Why permettront à Blue Note de signer des artistes plus radicaux comme Jason Moran ou Ambrose Akinmusire !


