Dossier : 50 voix, 50 chanson
1 nov. 2017

50 VOIX, 50 CHANSONS
Pour ce numéro de fin d’année, nous vous avons concoctés une sélection des 50 vocalistes (chanteuses et chanteurs) qui nous ont semblés les plus importants au cours des 100 dernières années (1917 étant la date officielle du premier enregistrement de jazz). Une sélection à la fois objective, car les grandes voix incontournables du jazz sont toutes présentes, et forcément subjective, car il y aura toujours unde vos chouchous aux abonnés absents. C’est un exercice qui oblige à faire des choix, ils sont parfois cruels, mais nous nous devons de les assumer complètement. Après avoir effectué la liste des 50 vocalistes, l’idée était de trouver à chaque fois LA chanson qui nous semblait la plus emblématique de ces grandes chanteuses ou chanteurs qui ont marqués le jazz d’hier à aujourd’hui (inutile de vous préciser que là aussi l’objectivité et la subjectivité doivent faire bon ménage). Enfin, nous avons pris la précaution de préciser à chaque fois le nom de l’album où l’on peut trouver cette chanson.
De St Louis Blues de Bessie Smith (1925) à Gold Junkies de Mélanie de Biasio (2017), voici 50 chansons importantes du répertoire des 50 vocalistes sélectionnés qui vous donneront peut-être envie de pousser la chansonnette pendant la période des fêtes ! Une compilation idéale et chronologique du jazz vocal, réalisée par écrit, mais il ne vous suffit plus qu’à vous procurer ces 50 chansons pour la graver pour l’éternité !
Texte et sélection : Lionel Eskenazi.
1. Bessie Smith
St Louis Blues (1925)

L’impératrice du blues déjà au sommet dès ses débuts. Un sommet musical et émotionnel où, sur un simple fond d’harmonium, sa voix grave et ample, au placement rythmiqueet à la diction impeccable, dialogue élégamment avec le cornet d’un jeune musicien nommé Louis Armstrong. En plein hiver, au cœur de New-York, Bessie Smith enregistre une page importante de l’histoire du jazz. Un jazz imprégné de blues, triste et désespéré, mais chanté avec beaucoup de ferveuret de swing. Une voix qui inspirera toutes les chanteuses qui suivront, de Billie Holiday à Abbey Lincoln.
“The Collection” (Columbia)
2. Louis Armstrong
HeebieJeebies (1926)

A Chicago, le 26 février 1926, Louis Armstrong, entouré de ses Hot Five, enregistre sa voix pour la première fois. Le résultat est saisissant et nous donne une bougeotte irrésistible, à l’image du titre qui évoque la danse de saint Guy. Et pour ses premiers pas discographiques en tant que chanteur, Satchmose met à scatter (ce que personne n’avait fait avant lui !). Aurait-il oublié les paroles de la chanson ou s’est-il tout simplement amusé à imiter un solo de trompette avec sa voix ? En tous les cas, cette chansonludique et enjouée,marque une date importante dans l’histoire du jazz.
“The Vocalist” (Frémeaux& Associés)
3. Cab Calloway
Minnie The Moocher (1933)

La chanson la plus célèbre de Cab Calloway : dandy du swing, fou chantant, danseur acrobate,amuseur burlesque, et exubérant chef d’orchestre ! Son refrain en onomatopées repris en chœur par les musiciens et l’audience, lui valut le surnom de “The Hi De Ho Man”. L’histoire de Minnie la voleuse,chantée en argot, avec des allusions sexuelles à chaque couplet et une bonne dose de non-sens, est devenu un tube intergénérationnel grâce à John Landis qui a eu l’excellente d’inviter Cab Calloway à reprendre ce titre 47 ans plus tard dans son film : “The Blues Brothers” !
“ZazZuhZaz” (Saga)
4. Fats Waller
The Joint Is Jumpin’ (1937)

A la grande époque des soundies, le film tourné sur The Joint Is Jumpin’ est particulièrement festif et délirant (visible sur youtube). Il y règne la bonne humeur, la folie douce, et un swing irrésistible où tout le monde danse, y compris les policiers appelés pour tapage nocturne ! Mais, derrière la bonne bouille de l’amuseur public se cache un grand pianiste et un remarquable chanteur,au placement rythmique implacable, sachant manier avec aisance les tempos les plus endiablés, tout en déployantégalement une bonne dose d’émotion et de tendresse.
“The Centennial Collection” (Bluebird)
5. Billie Holiday
All Of Me (1941)

En 1941, Lady Day a déjà atteint des sommets dans l’art du jazz vocal en compagnie de son acolyte, le président Lester Young, champion du phrasé mélodique pour saxophone de velours. Sur ce swinguant All Of Me, leur association est fusionnelle, avec Lester, qui exceptionnellement ne joue pas en contrechant, maisdéploie avec beaucoup d’élégance un formidable chorus. Un standard souvent repris, mais dont personne ne pourra égaler cette version historique, particulièrement expressive et sensuelle, où Billie dilate et étire l’espace et le temps à la manière d’un instrumentiste.
“Complete Billie Holiday-Lester Young” (Frémeaux& Associés)
6. Louis Jordan
Five Guys Named Moe (1942)

Comme Cab et Fats, Louis Jordan a joué auprès du public un rôle d’amuseur au cœur d’une efficace machine à swing (The Tympany Five). Un humour gouailleur et délirant avec cette chanson au rythme endiablé, chanté en utilisant des jeux de mots, et la sonorité des mots eux-mêmes comme gimmick rythmique (le prénom : Moe). Difficile d’être à la fois saxophoniste, chanteur, et chef d’orchestre, mais visiblement rien ne fait peur à Louis Jordan, toujours prêt engranger les tubes les uns derrière les autres. Nous sommes en 1942 et Louis Jordan a déjà inventé le rock’n’ roll !
“Father Of Rhythm’n Blues &Rock’n’Roll” (Saga)
7. Nat King Cole
Route 66 (1946)

Composée par Bobby Troup, cette chanson qui relate un trajet en voiture entre Chicago et Los Angeles à travers la mythique Route 66 est devenue un énorme tube du trio de Nat King Cole. Du swing (sans batterie !), de l’élégance, de la bonne humeur, tous les ingrédients sont là, en y ajoutant bien sûr le jeu de piano, subtil et vivace,de Nat King Cole qui accompagne sa voix suave et profonde dans une parfaite harmonie. Un tube qui sera abondamment repris dans le rhythm& blues et le rock’n’ roll, avec des versions célèbres, de Chuck Berry au Cramps, en passant par les Rolling Stones.
“The Best Of The Nat King Cole Trio : The Vocal Classic (1942-1946)” (Capitol)
8. Ella Fitzgerald
How High The Moon ? (1947)

Cette chanson serale morceau de bravoure sur scène de la reine du scat, elle y déploie tout son talent d’improvisatrice et de virtuose des cordes vocales. La version live à Berlin en 1960 reste dans toutes nos oreilles, mais il est intéressant de revenir à la version originale en studio, d’une modernité incroyable en 1947 ! Ella nous démontrait qu’elle n’était pas une simple chanteuse, mais une instrumentiste de haut vol. Il émane de la voix d’Ella une lumière jaillissante, la pureté du timbre, une justesse infaillible et un swing irrésistible !
“All My Life” (Le Chant du Monde)
9. Sarah Vaughan
Lover Man (1954)

Sassy, la divine, fût la première chanteuse de jazz à se frotter au be-bop, elle chanta ce Lover Man en compagnie de Bird et Dizzy. En 1954, elle est la chanteuse incontournable du momentet elle enregistre Lover Mandans une version pour trio qui deviendra mémorable et qu’elle ne manquera pas de chanter à chacun de se concerts. Une voix d’une tessiture exceptionnelle qui lui permet de grands écarts de registre, un vibrato parfaitement maitrisé, ainsi qu’une remarquable faculté à improviser et à scatter,font d’elle une des chanteuses les plus complètes du jazz moderne.
“Swingin’ Easy” (Emarcy)
10. Chet Baker
MyFunny Valentine (1954)

Il est fort probable que Chet Baker ne fût jamais aussi émouvant que lorsqu’il chanta ce fameux standard de Rodgers & Hart. Il aurait pu le jouer à la trompette, mais il a senti que l’émotion serait plus grande et plus sincère en le chantant. Sa voix androgyne est limité, très douce, et pas toujours parfaitement juste, mais qu’importe ! Son expressivité, sa fragilité, et sa puissance émotionnelle sont à son comble et il nous touche à jamais, à tel point qu’il nous sera très difficile d’entendre une autre version vocale de cet irrésistible standard.
“Chet Baker Sings” (Pacific Jazz Records)
11. Helen Merrill
You’d Be So Nice To Come Home To (1954)

Pour son premier disque, elle est entourée des meilleurs : un orchestre dirigé par Quincy Jones avec le trompettiste Clifford Brown en soliste vedette et des arrangements aux petits oignons. La new-yorkaise aux origines serbe n’a plus qu’à se laisser porter par cet orchestre avec ses propres moyens vocaux, qui semblent limités par rapport à Ella ou Sassy, mais qui sont portés par une grande sincérité extrêmement touchante. Le talent d’Helen Merrill est proche de celui d’une comédienne qui joue sur la tension et l’urgence intérieure à travers un puissant ressort dramatique.
“Helen Merrill With Quincy Jones &His Orchestra” (Emarcy)
12. Julie London
Cry Me A River (1955)

Cette chanson, qui deviendra un grand tube repris par énormément de vocalistes et de musiciens (la version de Dexter Gordon est particulièrement mémorable), a été enregistrée pour la première fois par la chanteuse et comédienne Julie London surson premier album.Un disque où elle est sobrement accompagnée d’une contrebasse et de la guitare fluide du grand Barney Kessel. Son chant, lent et sensuel, magnifie ce standard incontournable que l’on peut aussi apprécier en visionnant le film La Blonde Et Moi de Frank Tashlin à travers une séquence particulièrement kitsch.
“Julie Is Her Name” (Liberty)
13. Betty Carter
Moonlight In Vermont (1955)

Betty Carter est le chanteuse de be-bop par excellence, comme Sassy, elle a chanté très jeune aux côtés de Bird et Dizzy. Sa musicalité, ses audaces rythmiques, et son sens inné de l’improvisation, font d’elle une chanteuse de jazz hors norme. Il est intéressant de l’entendre dans son tout premier enregistrement co-signé avec le pianiste Ray Bryant, dans le registre d’une ballade,un standard qu’elle affectionneet qu’elle s’approprie complètement, en le réinventant avec une expressivité tout à fait singulière et une bonne dose de poésie.
“Meet Betty Carter & Ray Bryant” (Epic)
14. Carmen McRae
SometimesI’m Happy (1956)

Aussi à l’aise sur les tempos rapide que sur les ballades, la voix grave, bluesy, sensuelle, et légèrement voilée de Carmen nous provoque un trouble durable. Elle magnifie tout ce qu’elle chante avec un sens aigu de la dramaturgie en n’hésitant pas à prendre beaucoup de liberté avec les partitions originales.Une contrebasse et un claquement de doigts, lui suffisent pour swinguer pendant l’intro deSometimesI’mHappy, puis la batterie de son ex-mari Kenny Clarke s’en mêle pour augmenter le tempo et elle finira seule en scat en continuant à claquer des doigts. Un grand art de la narration !
“By SpecialRequest” (Decca)
15. Dinah Washington
You’reCrying (1956)

“The queen of the blues”a été fortement influencée par Bessie Smith et a pu tout au long de sa carrière aborder tous les genres vocaux(du gospel au rhythm& blues)en conservant ce grain bluesyet ce vibrato sensuel qui l’identifient à jamais. En 1956, accompagné par l’orchestre de Quincy Jones (qui a écrit une partie des arrangements), la voix de Dinah, puissante et flexible, brille dans un écrin de velours et de swing. Une émotion particulière se dégage de ce You’reCrying, un blues déchirant qui nous prend directement au tripes pour ne plus nous lâcher du début à la fin.
“The Swingin’ Miss D” (Emarcy)
16. Anita O’Day
Sweet Georgia Brown (1956)

C’est le maître dudrive, le batteur Alvin Stoller, qui est au centre de ce morceau,avec un démarrage en duo voix-batterie qui se poursuit avec de nombreux breaks et changements de rythmes et la présence d’un big band conséquent. Anita est aux anges, avec son sens inné du rythme,son phrasé exceptionnel, sa gouaille évidente et son grand sens de l’humour. Pas de prouesse ou de virtuosité chez elle, mais un certain respect du texte et un feeling saisissant. On peut la voirchanter ce standard dans le film “Jazz On A Summer’s Day” dans une séquence particulièrement irrésistible.
“PickYourself Up” (Verve)
17. Mel Tormé
Cheek To Cheek (1956)

La plus grande influence de cet irrésistible crooner ne fût pas Frank Sinatra, mais Fred Astaire ! Avec cet album arrangé et conduit par le pianiste Marty Paich, Mel Tormérend un vibrant hommage au chanteur, acteur, et danseur américain, le plus célèbre du monde. Irving Berlin composa Cheek To Cheek spécialement pour Fred Astaire dans le célèbre film Top Hat et Mel Tormé en fait une version particulièrement rapide et swinguante. Sa voix d’or d’une justesse infaillible, son art de la nuance, et son feeling irrésistible, font merveille au sein d’un orchestre aux cuivres rugissants.
“Mel TorméSings Fred Astaire” (Bethlehem Records)
18. Blossom Dearie
I Won’t Dance (1956)

Pour ses débuts discographiques en leader, BlossomDearie s’accompagne au piano et s’entoure d’un casting de rêve (Herb Ellis, Ray Brown, Jo Jones). Sa voix ingénue, délicate, fragile, et gracieuse, nous fait songer à une voix d’enfant. Mais une enfant mature et sûre d’elle, qui a le sens du détail et de la sophistication. Elle n’est pas adepte del’improvisation, mais elle utilise au mieux sa faible tessiturepour interpréter les paroles d’une manière très singulière (dans un mélange mi-anglais,mi-français) à travers une fantaisie onirique et enchantée qui est sa marque de fabrique.
“BlossomDearie” (Verve)
19. Mahalia Jackson
Come Sunday (1958)

Qui d’autre que la grande Mahalia Jackson pouvait porter avec autant d’intensité émotionnelle le magnifique gospel Come Sundayque Duke Ellington écrivit pour sa suite orchestrale “Black, Brown & Beige” ? La grande star du chant évangélique porte avec ferveur et passion l’amour de dieu à travers cette sublime mélodie et l’orchestre de Duke se fait particulièrement discret, mais toujours fin, délicat, et élégant, au service de cette voix hors du commun qui tutoie les anges. Les croyants se pâment et les infidèles ont envie d’y croire, l’instant d’une chanson.
“Duke Ellington &His Orchestra featuringMahalia Jackson : Black, Brown & Beige” (Columbia)
20. Jon Hendricks &Annie Ross
Jumpin’ At The Woodside (1958)

Sur ce swinguantJumpin’ At The Woodside, seuls Jon Hendricks et Annie Ross s’expriment au chant. Ils laissent provisoirement de côté Dave Lambert et Joe Williams, qui participent aussi à cette séance d’enregistrement avec l’orchestre de Count Basie au grand complet. Jon Hendricks a écrit pour l’occasion les paroles de ce classique de Basie, un texte sur mesure pour coller à la ligne mélodique des solos des instrumentistes de la version originale. Tour à tour, Jon & Annie déploient avec bonheur leur grand art vocal qui a fortement influencé nos Double Six nationaux.
“Joe Williams, Lambert, Hendricks & Ross Plus The Basie Band : Sing Along With Basie” (Roulette)
21. Peggy Lee
Fever (1958)

La version originale de Little Willie John qui s’adressait aux femmes, fût déjà un tube en 1956 (plus d’un million d’exemplaires vendu), mais deux ans plus tard, la reprise de Peggy Lee déclencha une tornade explosive parmi le public masculin. Les paroles explicitement sexuelles, la sensualité de la voix de Peggy Lee et l’arrangement minimaliste et tribal (juste une contrebasse et la batterie de Shelly Manne)seront les ingrédients idéaux pour en faire la version de référence, toujours indémodable à ce jour. Une fièvre de longue durée que l’on n’a surtout pas envie de faire tomber !
“Bewitching Lee !” (Capitol Records)
22. Ray Charles
What’d I Say (1959)

Cinq ans après l’émoi suscité par I Got A Woman, Ray Charles poursuit avec une grande ferveur et un swing irrésistible laverve soul-jazz matinée de r’n’b (proche du rock’n’ roll) qu’il a inventée. Il sait mieux que personne que dieu créa la femme et il se sert de la forme du gospel, non plus pour invoquer dieu, mais le désir sexuel ! Avec son format inhabituel (6’30), sa longue intro instrumentale, ses breaks marqués au Wurlitzer, et son refrain irrésistible que l’on tous envie de reprendre en chœur, What’d I Say sera un de ses tubes les plus marquants et un des plus dansants.
“What’d I Say” (Atlantic)
23. Jeanne Lee
Summertime (1961)

Le duo formé par la chanteuse Jeanne Lee et le pianiste Ran Blake marqua les esprits par son approchenovatrice du jazz vocal, à travers une narration singulière, une poésie affirmée et un grand désir de liberté. Une lenteur assumée dès l’intro, avec un sens de l’espace et de la résonnance, puis un swing sous-terrain qui prend forme, un solo de piano quasi free, un scat venu d’outre-tombe et un retour à la lenteur du début. Un nouveau Summertime est né, où la souffrance du peuple noir est sous-jacente et la musique de Gershwin réinventée dans l’épure afin d’exprimer une vérité intérieure essentielle.
“Jeanne Lee WithRan Blake : The Newest Sound Around” (RCA)
24. Abbey Lincoln
LeftAlone (1961)

A partir de 1960, l’épouse de Max Roach délaisse le jazz vocal commercial pour entamer une nouvelle carrière où le chant porte un cri de révolte et d’espoir, concernant les droits civiques des afro-américains. La musique est belle et sauvage, et la voix d’Abbey, expressive, revendicative, et empreinte d’une grande gravité. Sur cette très belle mélodie signée Mal Waldron, avec des paroles de la grande Billie Holiday, et la présence du saxophone lyrique et moelleux de Coleman Hawkins, le drame humain de la femme seule et délaissée prend une dimension universelle et politique.
“Straight Ahead” (Candid)
25. Nancy Wilson
Save Your Love For Me (1961)

Rarement citée dans les dictionnaires du Jazz, Nancy Wilson est pourtant une chanteuse de premier plan avec un grain de voix singulier et identifiable, une parfaite diction, un placement rythmique impeccable et une belle expressivité. Elle excelle dans les ballades et les chansons d’amour comme ce très langoureux Save Your Love For Me. Entourée du quintette des frères Adderley, elle est en excellente compagnie avec les beaux contrechants du cornet de Nat ou de l’alto de Cannonball, ainsi que les délicates notes de piano égrainées par Joe Zawinul tout au long de ce petit bijou de 2’38.
“Nancy Wilson & Cannonball Adderley” (Capitol)
26. Mimi Perrin
Naima (1961)

Leader des Double Six, groupe comprenant six vocalistes, Mimi Perrin écritles paroles des chansons, respectant le phrasé des versions instrumentales des standards que le groupe choisit d’interpréter. Sur Naima de John Coltrane, elle décide exceptionnellement de le chanter seule en abandonnant ses cinq camarades. Le résultat est splendide et très émouvant, Mimi Perrinchante note pour note la partie de saxophone de Coltrane et le solo de piano de Wynton Kelly, transformant la déclaration d’amour que Trane écrivit pour sa femme en une poignante chanson sur une rupture amoureuse.
“Les Double Six” (Columbia)
27. Frank Sinatra
Fly Me To The Moon (1964)

Ecrite en 1954, cette chanson a été interprétée par des centaines de vocalistes, sans compter les versions instrumentales(Oscar Peterson en tête), mais celle chantée par Sinatra en 1964 demeure à jamais la version de référence. Il est entouré ici de l’orchestre de Count Basie avec des arrangements de Quincy Jones et la voix de velours du crooner numéro un, est littéralement portée par cet orchestre aux cuivres rutilants jusqu’à s’envoler très haut dans le ciel. A défaut d’atteindre la lune, il touche notre cœur, hommes et femmes confondus, à travers un swing élégant et irrésistible.
“Frank Sinatra With Count Basie &His Orchestra : It Might As Well Be Swing” (Reprise Records)
28. Nina Simone
Four Women (1966)

Nina Simone a été terriblement humiliée qu’on lui ait refusé une carrière de pianiste en musique classique à cause de la couleur de sa peau. Elle deviendra chanteuse et s’impliquera dans les mouvements des droits civiques et du droit des femmes.En 1966, elle est au sommet de son art et compose cette sublime chanson qui combine ses deux révoltes. Quatre portraits de femmes afro-américaines : l’esclave, la femme violée, la prostituée, et la révoltée. Sur une musique minimaliste, lancinante et poignante, Nina chante avec une grande gravité ce chef d’œuvre de la chanson noire américaine.
“Wild Is The Wind” (Philips)
29. Leon Thomas
The Creator Has A Master Plan (1969)

Après la version de 33 minutes sur l’album “Karma” de Pharoah Sanders, ce morceau sera reprispar son parolier et chanteur Leon Thomas dans un format de chanson. Difficile de reconnaitre celui qui fût le chanteur de l’orchestre de Count Basie. Point de swing et de cuivres rutilants dans cette chanson mystique très peace&love, mais une grande poésie inspirée par le monde spirituel de Coltrane. La voix de baryton de Leon Thomas nous interpelle par sa sagesse intérieure et son grain de velours de crooner, sans oublier ses célèbres incantations mi-tyroliennes, mi-amérindiennes.
“Spirits Known&Unknown” (FlyingDutchman)
30. Mark Murphy
On The Red Clay (1975)

C’est un homme mûr de 43 ans qui a déjà plus de vingt ans de carrière qui enregistre l’album “Sings”, souvent considéré comme l’un de ses meilleurs. Il y a du beau monde qui participe à l’enregistrement comme les frères Brecker, David Sanborn, ou l’arrangeur Dave Matthews. Avec On The Red Clay, Mark Murphy rend hommage à un morceau de Freddie Hubbard et à l’album du même nom, sorti en 1970 chez CTI. Sur cette musique, il écrit un beau texte poétique et pose avec élégance sa voix chaleureuse de ténor qui aime tant accélérer ou décélérer, et scatter avec swing et conviction.
“Sings” (Muse Records)
31. George Benson
On Broadway (1977)

Il ne faut pas négliger la carrière de chanteur de l’immense guitariste George Benson. Elle lui apporta succès, honneurs et distinctions. L’homme qui aime doubler à la voix ce qu’il joue à la guitare, chante aussi parfaitement bien couplets et refrains, avec une voix assez aigue, inspirée des chanteurs soul, usant volontiers du vibrato. Quinze ans après que les Drifters en aient fait un tube, sa longue version de On Broadway enregistrée live à Hollywoodfit l’effet d’une bombe en envahissant les dance-floor et les salles de cinéma (le film All That Jazz de Bob Fosse).
“Week-end In L.A” (Warner Bros.)
32. Al Jarreau
Blue Rondo A La Turk(Round, Round, Round) (1981)

Le grand et regretté Al Jarreau avait déjà repris Dave Brubeck dans une superbe version live de Take Five en 1977, mais quatre ans plus tard, il passe un cran au-dessus avec un exploit vocal indépassable qui demeure incontestablement le pic de sa carrière. La grande partie centrale du morceau est composée d’une longue improvisation vocale proposant un scat débordant d’énergie, de folie, et d’inventivité. Du grand art doublé d’une remarquable virtuosité, que peu de chanteurs de jazz arriveront à égaler à l’exception de Bobby McFerrin.
“Breakin’ Away” (Warner Bros.)
33. Bobby McFerrin
I Feel Good (1984)

C’est toujours seul et en public que Bobby McFerrin est le plus impressionnant. Le 17 mars 1984, il est en concert à Cologne et “The Voice”, musicien virtuose des cordes vocales et véritable homme-orchestre, improvise une version mémorable de I Feel Good. En utilisant la technique du body rhythm, il assure une rythmique efficace et groovy à souhait et peut placer par-dessus sa voix, qui assume en même temps une lignemélodique aérienne avec une ligne rythmique gutturale. C’est sa façon singulière et magnifique de rendre ainsi hommage à James Brown. Avec Bobby, wefeelvery good !
“The Voice” (Elektra)
34. Dee Dee Bridgewater
All Blues (1986)

Après avoir jouée en avril et mai 1986 dans la pièce “Lady Day”le rôle de Billie Holiday, Dee Dee Bridgewater commence à se faire connaitre du public parisien. Elle vit à Paris depuis peu et en novembre de la même année, elle investit le New Morningsur un répertoire de standards et de blues. Les concerts sont enregistrés et l’on retiendra surtout sa superbe performance sur All Blues de Miles Davis. Sur des paroles d’Oscar Brown Jr, Dee Dee nous montre toute l’étendue de son talent : maitrise vocale, feeling bluesy et un grand sens de l’improvisation porté par un très beau scat.
“Live In Paris” (Emarcy)
35. Rachel Ferrell
Don’tWasteYour Time (1990)

Lorsqu’en 1990, on découvrit le premier album de cette chanteuse inconnue, notre surprise fût totale d’entendre une nouvelle voix tracer une nouvelle voie. La technique vocale et la tessiture de Miss Ferrell sont hallucinantes, elle est capable de placer des contre-ut en les faisant durer avec une facilité déconcertante et en plus elle swingue et scattecomme personne ! Sur cet album composé en grande partie de standards, on trouve cette composition de Rachelle, morceau de bravoure et véritable défi technique qu’elle relève haut la main, sans aucune perte de temps bien sûr !
“First Instrument” (Blue Note)
36. Shirley Horn
You Won’t Forget Me (1990

L’éloge de la lenteur et de la sensualité. A la fois pianiste et chanteuse, Shirley Horn développe un sens de l’espace très singulier qui séduisit Miles Davis dès 1960. Il l’impose en première partie de son quintette au Village Vanguard et 30 ans plus tard, le 13 août 1990 (soit un avant le décès de Miles), elle invite son mentor sur ce You Won’t Forget Me d’anthologie. Dès l’intro, la trompette de Miles entre en résonnance avec la voix de Shirley dans de subtils contrechants qui rappelle la connivence entre Billie et Lester.Une émotion troublante qui se dilate dans l’espace et le temps.
“You Won’t Forget Me” (Verve)
37. André Minvielle
Indifférence (1994)

Après de nombreuses années de concerts, et de performances diverses, La Compagnie Lubat enregistre enfin un album en 1994. Un disque qui fera l’effet d’une bombe où jazz, musette, hip-hop, régionalisme, et improvisations, feront bon ménage pour nous proposer une musique nouvelle, totalement singulière et fortement inventive. André Minvielle écrit des paroles délirantes sur le fameux Indifférence de Tony Murena et transforme cette valse-musette en un délire poético-gascon jazzy où sa performance vocale est tellement personnelle, qu’elle personne ne sera jamais capable de la reproduire !
“Compagnie Lubat : ScatrapJazzcogne” (Labeluz)
38. Dianne Reeves
Comes Love (1997)

Tout d’abord enregistré en studio pour un orchestre avec saxophones et trompettes, Dianne Reeves reprend trois ans plus tard avec son trio celove standarden concert. C’est toujours en live que Dianne Reeves donne le meilleur d’elle-même et lors de ce concert enregistré au New Morning (elle ne savait pas qu’il ferait l’objet d’un disque), elle se lâche comme jamais, multipliant les scats et les improvisations- surprises où elle aime raconter sa vie.Puisque la chanson parle de ça, nous ne pouvons qu’avoir l’envie immédiate de tomber amoureux, de Dianne Reeves évidemment !
“New Morning” (Blue Note)
39. Kurt Elling
Nature Boy (1997)

Avec l’arrivée de Kurt Elling, il se passe quelque chose de nouveau dans le jazz vocal masculin. Il n’imite pas les crooners comme Frank Sinatra et aime prendre des risques, improviser, et user de toutes les nuances de son remarquable timbre. Ce Nature Boy tellement entendu, il ne le chante pas, mais l’interprète, le relit, le transforme, et l’arrange, pour en faire une chanson qui lui ressemble et qui s’intègre à son univers personnel. Son scat est stupéfiant et un charme indéniable et durable se dégage de cette voix magique qui joue avec l’espace comme personne.
“The Messenger” (Blue Note)
40. Cassandra Wilson
Run The Voodoo Down (1998)

On avait été fortement troublé par ses deux premiers albums Blue Note avec des chansons imprégnées de jazz, de blues, et de pop songs, magnifiquement interprétées par sa voix grave et sensuelle. Mais avec son hommage à Miles Davis, où elle écrit des paroles sur des musiques de Milesréarrangées pour l’occasion, Cassandra franchit un pas, à la fois dans sa carrière de parolière et de chanteuse. Avec ce Run The Voodoo Run qui ouvre l’album, elle crée un univers charnel et langoureusement funky, comme si elle nous chantait dans le creux de l’oreille des mots aussi tendres que les notes de Miles.
“Traveling Miles (Blue Note)
41. Patricia Barber
The Moon (2002)

Avec son septième album, la chanteuse et pianiste de Chicago a atteint la maturité qui lui permet de développer son univers de compositrice tout au long d’un même disque. Le résultat est superbe à travers le déroulement d’une narration cohérente. The Moon, titre d’ouverture, en est la clé de voûte avec la sonorité feutrée de la trompette de Dave Douglas et la subtile batterie de Joey Baron. La voix spectrale de Patricia Barber, l’étrangeté de la musique, et la poésie magique de son texte, nous procurent frissons et ivresse, avec l’envie de décoller pour atteindre cette lune si attirante.
“Verse” (Blue Note)
42. Gabor Winand
Sanctuary (2003)

La découverte du jazz hongrois contemporain via le label BMC nous a immanquablement dirigés vers le guitariste Gabor Gado et le chanteur Gabor Winand. Leurs sonorités nouvelles et leur écriture très singulière, imprégnées de musique classique et de poésie, nous a complètement fascinés. Ce Sanctuary composé par Gado, est certainement leur plus belle réussite. Pendant le thème, la voix de Winand se laisse guidée par une mélodie magique qui se prolonge par un solo de guitare cosmique, puis Gabor Winand se lance dans une longe improvisation en scat qui atteint des sommets de lyrisme et d’expressivité.
“Agent Spirituel” (BMC)
43. Elisabeth Kontomanou
Yesterdays (2003)

Sans artifice d’arrangement ou de production, juste le piano inventif de Jean-Michel Pilc, Elisabeth Kontomanou se met à nu et nous offre sa sensibilité à fleur de peau, constamment sur la corde raide. Un standard aérien et lyrique, complètement réinventé, et interprété avec une telle audace que l’on en oublie les versions de référence de Billie Holiday ou de Carmen McRae. Pour ElisabathKontomanou, chanter est une nécessité intérieure et sa grande générosité doublée d’une expressivité hors du commun, nous plongent dans un univers intime où le voyage émotionnel est à son comble.
“Midnight Sun” (Nocturne)
44. Diana Krall
Almost Blue (2004)

Elvis Costello, ou Chet Baker, ont déjà donné des versions particulièrement émouvantes de cette chanson, mais lorsque la sensuelle Diana Krall la reprend en envoyant directement un message d’amour à son auteur qu’elle vient d’épouser (Costello), la dimension musicale et poétique prend une direction intime tout à fait bouleversante. Almost Blueest au centre d’un album qui marque un tournant dans la carrière de Diana. Composé d’une majorité de chansons cosignées Krall-Costello, il s’agit de son disque le plus personnel. Presque bleu, mais divinement beau et parfaitement limpide et touchant.
“The Girl In The Another Room” (Verve)
45. Melody Gardot
My One And OnlyThrill (2009)

Un démarrage de chanson digne d’une musique de film hollywoodien, un mélo tragique porté par un orchestre à cordes qui nous fait chavirer d’emblée sans jamais tomber dans le pathos. Puis la femme fatale auréolée de mystère susurre des mots d’amour d’une grande intensité qui nous touchent directement. On a l’impression que ce seul et unique frisson d’amour qui l’envahit a été écrit directement pour nous. Une composition personnelle particulièrement poignante qui porte le titre de cet excellent deuxième album, magnifiquement produit par Larry Klein.
“My One And OnlyThrill” (Verve)
46. Gregory Porter
1960 What ? (2009)

Incontestablement le tube soul-jazz de l’année 2010 qui nous a tous séduit, mais qui est donc cechanteur-compositeur complètement inconnu à l’époque? Un géant barbu au visage mystérieusement cagoulé et à la voix de baryton impressionnante. Un chanteur afro-américain qui vient du gospel et de la comédie musicale et enregistre son premier album à l’âge avancé de 38 ans. Un disque impressionnant et mature avec cette chanson-phare en version longue (12’26) qui rend hommage aux émeutes raciales, aux luttes pour les droits civiques et à l’assassinat de Martin Luther King.
“Water” (Motema)
47. Youn Sun Nah
Enter Sandman (2010)

Depuis sa signature chez Act, la chanteuse coréenne YounSun Nahprend un malin plaisir à reprendre des chansons pop. Après avoir interprété avec bonheur Tom Waits et Randy Newman, elle fait le pari insensé de revisiter en duo acoustique (avec le guitariste Ulf Wakenius) le grand tube du rock métal des années 1990 : Enter Sandman de Metallica ! Elle réalise une version d’anthologie, donnant un grand coup de fraicheur mélodique à cette chanson, avec des prouesses vocales dignes des plus grandes chanteuses, qui sont en totale adéquation avec l’univers de ce morceau.
“Same Girl” (Act)
48. Cécile McLorinSalvant
Something’sComing (2015)

Depuis sa découverte en 2012, quelque soit le contexte musical (Terrasson, Shepp, ou ses propres projets), la voix et le feeling de Cécile nous ont toujours touchésde plein fouet. Trois ans plus tard, à peine âgée de 26 ans, sa grande maturité et son aisance vocale nous impressionnent encore plus. Quand elle s’attaque à cet extrait de “West Side Story”, elle transforme cette chanson de 3 mn en un exercice de style virtuose quatre fois plus long, où sa voix s’aventure dans toutes les tessitures et les changements de rythmes possibles, et où l’interaction avec son trio est à son comble.
“For One To Love” (Mack Avenue)
49. Clotilde Rullaud
Save The Children (2016)

La chanteuse Clotilde Rullaud(Madeleine) a eu envie de rendre hommage aux grandes vocalistes anglo-saxonnesqui ont portées haut et fort leurs voix dans un engagement et une sincérité maximales (Billie, Nina, Janis…). Cette sublime chanson de Marvin Gaye l’a inspirée à travers la version qu’en a donnée Marlena Shaw. Accompagnée par le piano minimaliste et obsédant d’Alexandre Saada (Salomon), l’impressionnante musicalité de la voix de Clotilde nous plonge dans un univers qui passe de la douceur à des cris maléfiques, nous donnant envie de sauver tous les enfants de la planète.
“Madeleine & Salomon : A Woman’sJourney” (Promise Land)
50. Mélanie de Biasio
Gold Junkies (2017)

Au départ une longue improvisation électro-jazz planante de 24 mn enregistrée en 2016, intitulée BlacknedCities, à l’arrivée un flamboyant et concis Gold Junkies de 3 mn gravé un an plus tard, qui nous met en transe et nous donneenvie de danser. Entre les deux, le talent magique d’une sculptrice des mots et de la musique dotée d’une grande sensibilité, à l’image d’une talentueuse monteuse de cinéma. La chanteuse belge Mélanie de Biasio n’a pas fini de nous enchanter et de nous étonner à travers sa musique simple et minimaliste, mais tellement sensuelle et envoûtante !
“Lilies” (Pias)

