Dossier : 2022 l'année des Divas - Cecil L. Recchia
1 févr. 2022

PORTRAIT – DECOUVERTE
CECIL L. RECCHIA par Lionel Eskenazi
Les Mots Bleus
Pour son troisième album “Play Blue”, la chanteuse Cecil L.Recchia a mis des mots (forcément bleus) sur de grands thèmes instrumentaux puisés dans l’Ecurie Blue Note de la grande époque (1955-1964) entre hard-bop et jazz-soul.
L’exercice littéraire qui consiste à écrire des paroles en anglais lui est familier, il fait partie de sa marque de fabrique et c’est ce qui la distingue des chanteuses de jazz dans l’hexagone. Ce travail particulier était déjà présent sur deux titres de son premier album “Songs of the Tree - A Tribute to Ahmad Jamal”, ainsi que sur deux autres chansons de son deuxième opus “The Gumbo” qui explorait la musique de la Nouvelle-Orleans. Mais cette fois-ci, Cecil L.Recchia franchit un grand pas en écrivant les paroles de l’intégralité de l’album (à l’exception de la reprise de Moanin’ écrite par Jon Hendricks) : « C’est assez mystérieux l’écriture, mais ce qui est sûr, c’est que mon imaginaire fonctionne en anglais, j’ai des choses à dire quand j’écris en anglais. Soit je m’impose un thème et je m’oblige à écrire dessus, soit je me laisse porter par ce que m’inspire la mélodie. J’aime raconter des histoires et mes morceaux sont souvent pensés comme des portraits». L’amour de la musique, il est en elle depuis son enfance où elle a étudié le piano classique dès l’âge de cinq ans pendant près de dix années auprès de parents mélomanes et d’une sœur danseuse. Puis elle a mis la musique en stand-by pour se passionner pour la langue anglaise et particulièrement la littérature américaine qu’elle étudie à la Sorbonne. Après avoir obtenu sa maîtrise, elle décide de prendre des cours de chant avec Sonia Cat-Berro et d’intégrer le CIM. Vu son amour pour les écrivains américains, qui la fascine depuis l’adolescence avec la découverte des écrits d’Edgar Poe, il paraît logique de trouver dans “The Gumbo” en exergue de l’album, une phrase de William Faulkner et un poème de Charles Bukowski (Young in New-Orleans), et dans “Play Blue”, une citation de James Baldwin. Une phrase forte qui évoque l’adversité et la maîtrise de son destin et qui résonne en nous d’un écho particulier à l’ère du Covid : « J’ai écrit la plupart des textes pendant cette période douloureuse du Covid et le confinement avec l’adversité qui en découle, servent souvent de fil rouge à l’ensemble des chansons, sans jamais nommer la pandémie… ».

LE RYTHME ET LA VOIX
Les textes de Cécil sont pertinents et d’une grande poésie, écrits avec un sens aigu du rythme qui collent parfaitement aux musiques groovy du catalogue Blue Note. Sur cette musique enjouée et festive, Cecil L.Recchia nous raconte des histoires fortes souvent empreintes d’une grande gravité, comme sur Portrait of a Woman #1 d’après Sleeping Dancer Sleep On de Wayne Shorter, qui parle de la maltraitance faîte aux femmes. Elle parle aussi de sa volonté d’aller de l’avant et de positiver en cette période difficile (The Architect tiré de Chitlins Con Carne de Kenny Burrell ou The Key d’après Afrodisia de Kenny Dorham). Puis elle rend hommage aux fondateurs de Blue Note sur Lion & Wolff tiré de The Sidewinder de Lee Morgan. Enfin, elle n’oublie pas d’évoquer les souvenirs de sa mère décédée des suites d’une longue maladie, sans aucun pathos et avec beaucoup de sensualité et d’amour (The Healers d’après Yama de Lee Morgan). Comme sur ses précédents disques, Cecil L.Recchia n’aurait pas pu réaliser “Play Blue” sans l’aide précieuse de son alter-ego et grand complice musical : le batteur David Grebil : « David, c’est mon mentor et mon moteur depuis douze ans, c’est lui qui me donne l’impulsion. Nous aimons explorer ensemble les rapports entre le rythme et la voix. La voix et la percussion sont les instruments premiers et c’est avec la naissance du jazz que la batterie est née. Notre travail consiste à faire entendre le rythme dans la voix. On raisonne toujours en terme de groove et tous nos projets sont portés vers ça, que ce soit autour des musiques d’Ahmad Jamal, de la Nouvelle-Orléans ou bien de Blue Note ».

NUANCES DE BLEU
David et Cecil ont réunis ensemble un groupe explosif afin de créer un quintette de hard-bop très convaincant avec les fidèles Raphaël Dever à la contrebasse et Malo Mazurié à la trompette (que l’on entendra prochainement dans le prochain album de Pierrick Pédron). Et deux nouveaux venus dans l’équipe : le jeune et impressionnant pianiste Noé Huchard (Révélation Jazz Magazine) et le saxophoniste et clarinettiste César Poirier (présent sur cinq titres). L’un des grands intérêts de l’album réside dans le fait que les morceaux issus du répertoire Blue Note ne sont pas joués à l’identique : « Nous avons voulu donner une deuxième vie à ces titres emblématiques dont quelques uns sont très célèbres et d’autres peu connus ou oubliés. Nous avons fait un travail proche de la composition tellement les morceaux sont réarrangés par le groupe comme dans The Sidewinder ». Enfin, n’oublions pas de préciser que Cecil L.Recchia prend soin du graphisme des pochettes de ses disques. Sur “Play Blue”, elle pose sur un fond fuchsia, accoudé à une Fiat 1200 Spider cabriolet, il s’agit d’une référence à plusieurs disques Blue Note : “A New Perspective” de Donald Byrd et “A Caddy for Daddy” d’Hank Mobley pour l’aspect voiture et “Happenings” de Bobby Hutcherson pour le fond fuchsia. Sur une photo du livret, elle ouvre le coffre de sa voiture en regardant ailleurs, faisant surgir ainsi son monde intérieur, ses pensées et ses questionnements du moment, face à un monde nouveau et incertain empêtré dans le Covid.
Lionel Eskenazi
CD : “Play Blue” (Harpo / Inouïe Distribution)


