CD : Yotam Silberstein « Standards »
23 févr. 2024

YOTAM SILBERSTEIN : « Standards » (Jojo Records)
Lorsqu’il y a une bonne quinzaine d’années, nous avons découvert en France le guitariste israélien Yotam Silberstein, on a tout de suite été séduit par son jeu de guitare fluide et clair, sans aucun effet, ni artifice. Ce fût un grand plaisir d’entendre une aussi belle sonorité, pure comme un joyau, qui « chante » les mélodies comme personne, doublée d’un placement rythmique exemplaire, porteur d’un swing jubilatoire ! Installé depuis 2005 à New-York, il a beaucoup enregistré et pour son neuvième album en leader, nous sommes heureux de le voir intégrer le label Jojo Records du guitariste Simon Belelty.
Pour ce nouveau projet, si rafraîchissant et épuré, Yotam a voulu faire une « pause » par rapport à son travail de compositeur. Il s’est fait plaisir en interprétant des morceaux écrits par d’autres, qu’il affectionne particulièrement. Contrairement à ce que le titre de l’album suggère, la plupart des morceaux choisis par Yotam Silberstein ne sont pas véritablement des standards - à l’exception de : If I Loved You, Never Let Me Go et Stella By Starlight - mais des chansons au fort potentiel mélodique (comme Serenata) qu’il avait envie d’interpréter, ou bien des instrumentaux de jazz, rarement joués à la guitare (Eclypso ou Little Willie Leaps).
Il n’y a aucune nostalgie d’arrière garde chez Yotam Silberstein, juste le plaisir immense de jouer un jazz ludique, élégant et vivifiant, en mettant son jeu de guitare au premier plan. Pour ce projet particulier, il lui fallait des musiciens d’expérience, qui n’ont pas de problème d’égo et qui partagent ce goût de la délicatesse mélodique, sans artifices et sans complications.
Des musiciens impliqués, qui mettent toute leur énergie et leur talent au service d’un projet qu’ils ont validé pleinement.
Sur les trois quart des morceaux, Yotam a privilégié la formule instrumentale du trio (guitare, contrebasse, batterie) et il s’est entouré de deux grandes stars du jazz au CV impressionnants. Des musiciens qui savent rester humble et modeste : le contrebassiste John Pattitucci (64 ans) et le batteur Billy Hart (83 ans). Sur deux titres, Silberstein a voulu une deuxième voix mélodique et avait envie d’une belle et fluide sonorité de saxophone ténor. C’est le vétéran George Coleman (88 ans) qui s’est imposé et qui a amené avec lui une de ses compositions (Low Joe).
Le résultat est splendide et nous procure un immense plaisir qui se propage au plus profond de nous-mêmes. Ce « Standards » nous fait du bien et propose une superbe leçon musicale, porteuse d’un jazz raffiné et serein. C’est tout à fait ce dont tout le monde a besoin en ce moment, nous en avions tous rêvé et Yotam Silberstein l’a fait !
Serenata : Composé par Leroy Anderson en 1947, ce morceau instrumental est devenu une chanson en 1950, qui a été beaucoup reprise. De nombreux jazzmen l’ont joué en version instrumentale, dont celle du guitariste Joe Pass, en trio en 1982, qui a inspirée Yotam Silberstein. Il s’agit d’un morceau très agréable et idéal pour démarrer l’album, où chaque musicien du trio s’exprime pleinement en explorant un fort beau son en commun.
Beija Flor : C’est une chanson romantique et mélancolique, composée par le guitariste brésilien Nelson Cavaquinho sur un rythme de samba. Yotam Silberstein l’interprète plus lentement, à la manière d’une bossa nova. Une version acoustique très sensuelle et pleine de douceur, où après un très beau solo de guitare, c’est au tour de John Pattitucci d’exprimer lui aussi la mélancolie amoureuse.
Low Joe : Avec Low Joe (initialement Lo-Joe), on change de tempo - pour le swing pétillant du be-bop - et de formule instrumentale, puisque le trio accueille le saxophoniste George Coleman. Il s’agit d’une composition de sa plume que le saxophoniste avait enregistrée pour la première fois en 1979. Coleman nous montre qu’à 88 ans, il a encore du souffle et Billy Hart, de cinq ans son cadet, y déploie un passionnant solo de batterie.
If I Loved You : C’est un standard de Broadway, signé par Richard Rodgers et Oscar Hammerstein, tiré de la comédie musicale « Carousel », créée en 1945. La version instrumentale de Yotam Silberstein, jouée en trio, est particulièrement lente, sensuelle, et folk. Il y flotte un subtil parfum empreint de nostalgie.
Eclypso : Place maintenant aux rythmes caribéens avec cette composition du pianiste Tommy Flanagan, dont on se souvient avec émotion, de la version avec Flanagan, Coltrane et le guitariste Kenny Burrell en 1957. Avec cette reprise, le trio de Yotam Silberstein crée un bel écrin musical, où la musique se développe autour d’un changement de tempo, qui recadre le morceau vers le jazz et où chaque musicien s’exprime avec conviction.
Never Let Me Go : Le saxophoniste George Coleman revient étoffer le trio sur ce magnifique standard de Jay Livingston et Ray Evans. Il s’agit d’une des plus belles ballades du jazz, magnifiée par de nombreux jazzmen. Coleman et Siberstein y déploient tout leur lyrisme et leur sensibilité à fleur de peau, pour le bonheur de tous.
Little Willie Leaps : Retour au be-bop et au trio, avec ce thème signé par Miles Davis pour Charlie Parker en 1947. Le trio de Yotam Silberstein, très soudé et cohérent, arrive à transformer la folie du be-bop autour d’une ligne claire et élégante au swing irrésistible.
Stella By Starlight : Pour finir en beauté, voici un standard, qui a été énormément repris. Il est signé par Victor Young pour le film « The Uninvited » en 1944. Le trio transforme cette superbe mélodie en bossa nova avec un rythme chaloupé tout à fait singulier. Une très belle façon de conclure cet album qui aurait pu s’appeler « Revisited Standards » !

