CD : Tigrane Kazazian « Still Love »

26 mai 2023

TIGRANE KAZAZIAN « STILL LOVE » L'Horizon Violet

 

Il est arménien, il est né en Egypte, sa mère est française, et à l’image de son père - célèbre musicien en Egypte - il joue magnifiquement du oud et compose.

Il s’appelle Tigrane Kazazian, il a 36 ans, et sort son deuxième album « Still Love » sur le label français « Horizon Violet ».

Un disque enregistré en quartette et en public où la sonorité de son oud s’entremêle avec bonheur au piano délicat de Lucy Khanyan, de la contrebasse prégnante de Gurgen Ebejyan et des percussions virevoltantes de Movses Ebejyan.

Un album instrumental particulièrement magique et profondément mélodique, car dans ce disque, tous les instruments chantent.

Tigrane utilise son oud à la manière d’un chanteur expert en vocalises acrobatiques, emmenant l’auditeur dans une transe joyeuse et spirituelle autour de belles mélodies orientales, lancinantes et obsédantes, portées par des improvisations inspirées.

Lucy est la deuxième soliste de ce groupe soudé et cohérent avec son jeu de piano élégant, fin et léger, où elle se permet dans ses chorus d’improviser à l’image des musiciens de jazz. Elle s’autorise aussi de discrets effets électroniques sur son clavier qui distillent une ambiance planante et rêveuse, à travers des nappes instrumentales, porteuse d’une teneur spirituelle, un peu comme le rôle de l’harmonium dans la musique indienne.

 

La contrebasse de Gurjen est ancrée dans la terre et puise ses racines dans un sol fertile et riche en couleurs et en contrastes. Elle apporte un contrepoint essentiel et terrien aux sonorités du oud qui s’envolent dans des cieux dégagés de tout nuage, tutoyant les anges et les étoiles.

Le travail percussif de Movses est remarquable d’efficacité et de discrétion. D’une grande musicalité, il est toujours au service des mélodies et apporte une troisième dimension aux compositions de Tigrane avec une notion de relief et de profondeur autour d’une architecture rythmique d’un équilibre parfait.

Alors que son père vit toujours en Egypte, Tigrane Kazazian est installé aujourd’hui au pays de ses ancêtres, l’Arménie, après avoir vécu et perfectionné son éducation musicale entre l’Egypte, la France et le Canada.

Pays du Moyen-Orient, l’Arménie puise ses racines et sa culture aussi bien en orient qu’en occident et la musique de Tigrane en est le parfait reflet avec une belle synthèse harmonieuse entre les deux cultures, à l’image d’un pont aérien qui ne serait pas rectiligne,  mais qui zigzaguerait en douceur dans les cieux entre musique traditionnelle arabe, jazz et musique moderne occidentale.

C’est à domicile, dans la capitale Everan, qu’il a enregistré « Still Love » au Komitas Concert Hall. Préférant la chaleur humaine du concert et la formidable communion avec le public qui en découle. Il n’a pas voulu entrer en studio afin d’opter pour une prise de risque maximale et l’usage du « lâcher prise » et de la « tension-détente » perpétré par la musique live.

A l’image de son père, Tigrane Kazazian respecte la tradition de la musique arabe, tout en sachant la transcender et l’amener sur un terrain neuf et innovant, à travers de fascinants paysages sonores méditatifs au croisement de plusieurs cultures.

« Still Love » est un message d’amour et de fraternité qui prend toute sa signification à travers le double sens du mot « still » en anglais qui veut dire à la fois « immobile » et « toujours » !

Sur les dix titres de l’album, huit sont des compositions de Tigrane. Un morceau a été co-signé par Tigrane et sa pianiste Lucy (Mosaik) où l’on ressent la présence de passages improvisés. Et enfin le titre Turquoise est une composition du papa Georges Kazazian, à qui Tigrane a voulu absolument rendre hommage à travers ce petit joyau mélodique orientale.

L’album s’ouvre avec Sand Waves, belle composition méditative et lancinante qui évoque une marche dans le désert à la tombée du jour avec le passage du vent sur les dunes.

Soulbeat est un morceau de transition très calme et planant comme si on observait la marche dans le désert de Sandwaves de très loin, lorsque les personnages et les chameaux deviennent minuscules.

Avec Nowhere et son dynamisme contagieux, une irrésistible envie de danser nous prend et nous entraîne dans une ambiance festive et joyeuse.

Attention le morceau intitulé Still Love ne résume pas particulièrement l’atmosphère musicale de cet album au titre éponyme. Il s’agit d’un morceau lent et méditatif, qui suggère une marche qui avance doucement et sûrement, mais qui arrive à destination.

Sans aucun doute, Black Wings est le morceau le plus marquant du disque. Un tube en puissance porté par une très belle mélodie orientale entraînante que l’on retient facilement. Et puis les « ailes noires » du rapace suggéré dans le titre nous paraissent plutôt bienveillantes et inoffensives.

Joya exprime avec douceur et tranquillité la joie de l’enfant qui s’émerveille.

Après la dédicace au père (Turquoise), Tigrane Kazazian rend hommage à sa mère à travers un très beau Anne Forever dans une douce ambiance de transe répétitive et prégnante.

Enfin, l’album se termine par un morceau important qui aurait pu d’ailleurs porter le nom du disque, tant il est emblématique, il s’intitule Yerevan Cairo. Avec ce titre, Tigrane explore avec finesse et profondeur son parcours d’artiste et de musicien, à la croisée des chemins de deux cultures qui ont imprégnées sa vie entière, celle de l’Egypte et celle de l’Arménie.

Lionel Eskenazi.