CD : THIERRY MAILLARD « MOOG PROJECT »
28 avr. 2023

THIERRY MAILLARD : « MOOG PROJECT »
Rien n’arrêtera la boulimie et l’hyper-activé du pianiste, compositeur et directeur de label Thierry Maillard, capable d’enregistrer et produire plusieurs disques par an, et surtout capable de nous surprendre à chaque fois et de nous éblouir la plupart du temps par la force de son talent et la singularité de ses projets. Ce passionnant et délirant « Moog Project » n’échappe pas à la règle, où après un lumineux et apaisant disque en piano acoustique solo (« Une Larme de Pluie »), Thierry Maillard part dans une direction totalement opposée. Ce nouveau projet est dense et touffu, résolument électrique et électronique, porté par des mélodies pop, ainsi qu’une énergie rythmique totalement rock et une ferveur qui donne envie de danser !
Tout est parti de l’envie de renouer avec un instrument vintage absolument mythique, le synthétiseur Moog, qui se décline en plusieurs modèles : le Modular, le mini Moog, le Polymoog, le Multimoog ou le Prodigy. Depuis ses débuts professionnels en 1994, Thierry Maillard a reçu en cadeau un mini Moog (offert par Pierre Papadiamantis) qu’il s’amusait à pratiquer parallèlement au piano. Puis il l’a mis de côté, bien qu’il continuait à écouter avec beaucoup d’intérêt les sons fascinants qu’en tiraient ses héros : Chick Corea, Herbie Hancock ou Joe Zawinul.
Son grand bonheur fût de retrouver, presque trente ans plus tard, cet instrument, mais surtout de ne pas se contenter d’un seul moog, mais d’une palette d’une vingtaine d’instruments électroniques (comme un peintre avec sa palette de couleur) qui ont chacun leur spécificité et une utilisation précise, à l’image d’Herbie Hancock qui s’entourait de synthétiseurs à l’époque de l’album « Sunlight » (1978).
Cette référence liée à la musique de la fin des années 70 est très importante, tout d’abord, à cette époque on n’utilisait pas de loops, de sequencers ou autres boucles numériques. Tout se faisait en direct, et en analogique et c’est cette pratique du jeu « en direct » que Thierry Maillard a absolument eu envie de retrouver, sans « tricher », c'est-à-dire sans se servir du procédé de re-recording et de l’outil numérique. Une pratique exigeante et complexe, mais qui lui permet de s’adapter pleinement à l’exercice scénique, où les musiciens de jazz ont l’habitude de jouer sans filet, en prenant tous les risques possibles.
La nostalgie des années 70 finissantes et du début des années 80 se traduit aussi à travers un souvenir musical lié à une très forte émotion, lorsque jeune adolescent, Thierry Maillard a découvert et acheté avec son argent de poche l’album « Breakfast In America » du groupe Supertramp. Les formidables mélodies des chansons de ce groupe pop anglais ont complètement fasciné le jeune musicien en herbe qu’était Thierry Maillard à cette époque. Une période où Supertamp utilisait surtout des pianos électriques Wurlitzer, mais pas encore de synthétiseurs. C’est justement pour cette raison, mais aussi pour rendre hommage aux claviéristes de jazz-rock de cette époque (Hancock, Corea, Zawinul) que Thierry Maillard a eu l’idée d’arranger plusieurs chansons célèbres de Supertramp, autour d’une instrumentation basée sur des synthétiseurs, mais aussi un piano acoustique et une véritable batterie (et surtout pas une boîte à rythme). Il n’y a pas de bassiste dans ce groupe car Thierry Maillard utilise aussi avec beaucoup de pertinence et avec sa main gauche, des synthés-bass, au milieu de son ensemble de moogs.
Il s’agit donc d’un trio plutôt atypique, où notre leader est accompagné par son batteur préféré qui apparaît dans la plupart de ses projets : l’impressionnant Yoann Schmidt. Voulant se concentrer exclusivement sur l’utilisation des claviers électroniques, Thierry Maillard avait envie aussi de la sonorité d’un piano acoustique en faisant appel à un brillant pianiste de jazz, très à l’aise dans le swing et dans le be-bop, il s’agit du pianiste toulousain Amaury Faye (diplômé de la Berklee School de Boston et repéré dans l’ensemble Initiative H).
Thierry Maillard ne s’est pas contenté de reprendre des chansons célèbres de Supertramp comme Brekfast In America, Dreamer, ou Logical Song, en supprimant les paroles et en les arrangeant pour son trio « électro-jazz-rock », il a aussi écrit pour ce projet quatre compositions personnelles (comme l’emblématique Towards The Moon avec sa référence à la navette spatiale Apollo). Il a également confié deux compositions à Yoann Schmidt (Kristelle et Le Bagne), qui a arrangé en plus le fameux standard All The Things You Are dans une version surprenante afin d’ancrer ce projet dans l’univers du jazz.
Les fans de Supertramp seront heureux que leur groupe préféré soit à l’honneur d’un projet aussi novateur et ambitieux, ainsi que, plus généralement, les amoureux des mélodies pop anglaises dont Supertamp s’est inspiré (The Beatles en tête). Les fans des claviéristes de jazz-rock seront séduits par l’utilisation pertinente des moogs à la fois d’un point de vue mélodique, harmonique et rythmique. Les fans de jazz aimeront l’interaction et le lâcher-prise des trois partenaires. Les fans de rock apprécieront l’énergie déployée et le dynamisme de ce power trio. Les fans de musique électroniques trouveront eux aussi leur compte à travers l’utilisation brillante des machines, jouées « en direct ».
Le « Moog Project » de Thierry Maillard est un album fou, singulier et inclassable, tout en étant consensuel, car un large éventail de publics différents peut s’y retrouver, venant de toutes générations confondues, à l’instar de la plupart des grandes réalisations musicales !
Lionel Eskenazi

