CD : Simon Belelty « Pee Wee »
28 oct. 2022

SIMON BELELTY : « Pee Wee » Jojo Records
Il est fort probable que vous ne connaissiez pas Simon Belelty, guitariste et producteur d’origine israélienne qui navigue entre les Etats-Unis, le Portugal, la France et le Luxembourg. Outre ses grands talents de musicien, cet homme est un véritable héros des temps modernes. En effet, monter aujourd’hui un label indépendant (basé au Luxembourg) consacré au jazz, avec l’ambition de publier dix albums par an, uniquement en vinyle, tout en étant présents sur les plateformes numériques, relève d’un acte courageux et héroïque !
Simon Belelty a certainement un temps d’avance, puisqu’il parie sur la mort certaine du CD et mise sur l’avenir du vinyle. Des disques 33 tours esthétiquement bien conçues, avec une charte graphique cohérente et stylisée, qui identifie tous les albums de son label Jojo Records (en hommage à son père Joseph qui était batteur et que l’on surnommait Jojo).
Simon Belelty a publié son premier disque en tant que producteur sur Jojo Records en 2021, où le leader est le grand pianiste américain Kirk Lightsey, pour un projet en piano solo intitulé « I Will Never Stop Loving You ». Un album enregistré en France, dont il a assuré la direction artistique.
Dans la foulée, il a publié également « Exorcisms », un disque du saxophoniste israélien Asaf Yuria, basé à New-York, enregistré autour d’un sextette décoiffant.
« Pee Wee » est la troisième publication du label Mojo Records, où cette fois-ci, Simon Belelty endosse le rôle de guitariste et de leader d’un sextette, entouré de ses proches, puisque le pianiste n’est autre que Kirk Lightsey et le saxophoniste est Asaf Yuria. N’oublions pas de mentionner aussi l’excellent trompettiste Josh Evans (déjà présent dans « Exorcisms » d’Asaf Yuria), ainsi que les contrebassistes Gilles Naturel (sur six titres) et Daryl Hall (sur deux titres). Tandis que les baguettes sont tenues par Jason Brown, associé à Gilles Naturel, et par John Betsch, associé quant à lui à Daryl Hall. L’idée de réunir un sextette était évidente car Simon Belelty aime tellement les Jazz Messengers et tous les grands quintettes de hard-bop qu’il a tout simplement former un quintette classique en y ajoutant sa guitare !
« Pee Wee » est un disque parfaitement équilibré, puisqu’on y trouve quatre titres par face, au sein d’une narration fluide et cohérente qui prend un malin plaisir à varier les climats et les tempos.
Un album qui n’est absolument pas le disque d’un guitariste qui voudrait se mettre en avant, mais bien au contraire celui d’un musicien, ouvert au jeu collectif et à l’interplay, afin que chaque membre du sextette puisse s’exprimer pleinement. Tous les titres qui composent cet album sont des morceaux qui ont été méticuleusement choisis par Simon Belelty et qu’il a souvent joués en concert avec Kirk Lightsey. Il les avait tous inscrits dans un coin de sa tête avant l’enregistrement.
L’album s’ouvre avec Habiba, une très belle composition du pianiste Kirk Lightsey (qu’il a enregistré pour la première fois en 1974 et qu’il a très souvent repris) où le thème est exposé par le trompettiste Josh Evans. Nous sommes d’emblée séduit par l’élégance du sextette au jeu fin et subtil. La musique coule de source autour d’un jeu collectif, joyeux et festif, où les quatre solistes s’expriment à cœur joie chacun leur tour.
Avec 415 Central Park West de Steeve Grossman, le tempo est plus enlevé, dans une tradition hard-bop. C’est la guitare de Simon Belelty qui expose le thème et s’octroie deux très beaux chorus dans l’esprit de son idole Jim Hall. En choisissant ce titre, il voulait surtout rendre hommage au saxophoniste Steve Grossman qu’il a bien connu et qui a disparu en août 2020.
Le troisième morceau est non seulement le titre éponyme de l’album, mais aussi l’un des joyaux de ce disque. Ce titre rend hommage au deuxième quintette de Miles Davis avec ce Pee Wee très ouvert et mystérieux, signé par Tony Williams. On y entend des fort beaux chorus de piano, trompette et guitare. C’est un des morceaux fétiches de Kirk Lightsey qu’il ne manque jamais de jouer lors de ses concerts.
Avec Witch Hunt, signé Wayne Shorter, on explore les climats du fameux « Speak No Evil » sans que la comparaison puisse faire de l’ombre à l’original puisque l’arrangement est différent. Le morceau est introduit par la très belle sonorité de contrebasse de Darryl Hall et chaque musicien trouve l’espace suffisant pour y déployer son talent.
La face B s’ouvre avec un standard de Broadway de 1929 que toutes les grandes chanteuses de jazz ont interprété, il s’agit de More Than You Know. Une fois de plus, Simon Belelty ne tire pas la couverture à lui puisqu’il ne joue pas sur ce morceau. Il a voulu que cette célèbre ballade soit jouée dans une ambiance intime et feutrée sous la forme d’un duo piano-saxophone, où Kirk Lightsey et Asaf Yuria prennent visiblement beaucoup de plaisir à dialoguer ensemble.
Changement d’ambiance avec le charmant thème à sept temps Lady Luck de Thad Jones (écrit initialement pour son frère Elvin Jones en 1962) où le sextette déploie une fois de plus délicatesse et élégance autour d’un swing raffiné.
La reprise de United que Wayne Shorter composa pour les Jazz Messengers, permet au batteur Jason Brown de rendre un bel hommage à Art Blakey et au sextette de s’imprégner du hard-bop du début des années 1960.
Si la face B a démarré par un standard, elle se termine également avec un stand ard, il s’agit de l’émouvant Never Let Me Go, dans une version épurée en duo piano-guitare, qui n’est pas sans rappeler le dialogue sensuel établi par le piano de Bill Evans et la guitare de Jim Hall !
Avec « Jojo Records », partons à la découverte d’un nouveau label passionnant qui rend grâce à la beauté des vinyles, comme ce très touchant « Pee Wee » de Simon Belelty, guitariste inspiré, producteur visionnaire et leader d’un sextette au charme indéniable et à l’engagement permanent.
Longue vie aux vinyles et à Jojo Records, sachant que de beaux projets sont en cours de réalisation, notamment avec Santi Di Briano, Amos Hoffman, Dave Liebman, et peut-être des albums posthumes live de Jerry Gonzalez avec le Fort Apache Band.

