CD : Santi Debriano & Arkestra Bembé « Ashanti »

23 juin 2023

SANTI DEBRIANO & ARKESTRA BEMBE « ASHANTI » (Jojo Records)

 

Si Santi Debriano, contrebassiste, compositeur et leader du groupe « Arkestra Bembe », n’est pas très connu en France, il jouit d’une belle reconnaissance et d’une excellente réputation dans les clubs New-Yorkais. Ce natif de Panama qui voit le jour en 1955, a atterri à Brooklyn avec sa famille à l’âge de quatre ans. Il y a grandi, fait ses études et étudié la musique et la composition à la New England Conservatory of Music et à la Wesleyan University. Il démarre sa carrière professionnelle à la fin des années 1970 en jouant notamment avec Archie Shepp. Dans les années 1980, il séjourne en France où il se produit dans la capitale et sympathise avec le pianiste américain Kirk Lightsey qui va devenir son mentor. Il accompagne le saxophoniste Sam Rivers pendant trois ans, puis revient s’installer à New-York en compagnie de Kirk Lightsey.

Contrebassiste de talent, avec un jeu à la fois sensuel et solide, la carrière de sideman de Santi Debriano va prendre de l’ampleur puisqu’il collabore avec Larry Coryell, Pharoah Sanders, Cecil Taylor, Chucho Valdes, Randy Weston, Freddie Hubbard, Hank Jones et beaucoup d’autres dont l’inséparable ami Kirk Lightsey.

A partir de 1987, il commence à enregistrer des disques en tant que leader et s’affirme comme un compositeur de premier plan, sensible et raffiné. Il monte plusieurs formations qui proposent une fusion entre le jazz et les musiques du monde (dont le groupe multi-ethnique Circlechant) en privilégiant les musiques caribéennes et d’Amérique centrale chères à son cœur.

C’est à New-York dans l’East Village, lors d’un hommage à Jerry Gonzalez dans le célèbre club Nublu, que Santi Debriano rencontre le guitariste et producteur Simon Belelty (patron du label Jojo Records), qui est lui-même un proche de Kirk Lightsey. Simon est séduit par les qualités musicales et humaines de Santi et ils vont sympathiser, puis jouer et  collaborer ensemble.

Pendant la terrible pandémie du Covid qui a paralysé le monde du jazz durant presque deux années, Santi Debriano, comme beaucoup de musiciens, a longuement réfléchi et mûri un projet musical. Il a tout d’abord convoqué des musiciens et organisé des jam-sessions dans sa cave à Staten Island. Des improvisations collectives, avec tout d’abord quatre musiciens, puis six, et enfin neuf, afin de former un ambitieux nonette, véritable laboratoire d’un work in progress en devenir. Ce nonette est composé de cinq souffleurs (une trompette, trois saxophones et une flûte) et une section rythmique de quatre musiciens (piano, guitare, contrebasse, batterie). Puis très rapidement, Santi Debriano a pensé à la notion de « Bembé » qui est une célébration collective d’un rituel tribal qui inclut musique, spiritualité, art de vivre et danse, pratiquée dans la culture yoruba de l’Afrique de l’Ouest et des Caraïbes. Santi s’est inspiré des transes du « Bembé » pour organiser les répétitions du nonette dans un esprit collégial et spirituel afin de pousser le plus loin possible les limites de l’imagination. Il a ainsi pensé à des arrangements singuliers et à des structures musicales particulières, portées par l’interaction qui s’est créée entre les musiciens. Cette notion de « Bembé » est devenue une telle évidence pour Santi Debriano, qu’il a nommé son groupe l’Arkestra Bembé et le projet musical qui en découle sera « Ashanti », composé de dix morceaux fascinants (avec de nombreux changements d’accords et de variations de tempo) qu’il a pour la plupart écrits et arrangés et qu’il a tout naturellement proposés à Simon Belelty, afin qu’il produise et enregistre sur son label Jojo Records ce projet fou et amitieux.

Après des mois de répétions fructueuses, l’enregistrement en studio fût une expérience fascinante d’un grand niveau musical et spirituel, où les intentions du jeu collectif furent portées par l’empathie et la compréhension mutuelle qu’entretenaient les musiciens entre eux.

L’album s’ouvre avec Angel Heart que Santi a dédié à sa femme Marilyn. Tout est parti de la mélodie qui lui a trottée dans la tête pendant deux ou trois ans et qui a réussi à prendre forme grâce au talent du guitariste brésilien Adrian Alvarado qui a grandi en Espagne et connaît bien la culture du flamenco. On pourra apprécier dans ce morceau la subtile interaction entre la guitare flamenco d’Adrian et le jeu de contrebasse imprégné de culture afro-cubaine de Santi Debriano.

Le morceau Ashanti, titre éponyme de l’album, est venu à l’esprit de Santi suite à une discussion qu’il a eu avec un togolais qui lui a dit : « Vous ressemblez à un Togolais, quel est votre nom ? ». Et lorsque Santi lui a répondu, le Togolais a ajouté : « Il y a beaucoup de Santi au Togo, ce nom vient de la tribu Ashanti ! ». Le titre du morceau et aussi celui de l’album est donc devenu évident ! On appréciera entre autre sur ce titre un très beau solo de la flûtiste Andrea Brachfeld.

La mélodie d’Imaginery Guinea - sous la forme d’une prière magnifique et méditative composée en 6/8 – vient du folklore vaudou où les haïtiens pensent qu’à leur mort, leur âme flottera au-dessus de l’Océan Atlantique pour finir par se déposer en Guinée, où pour eux résident toutes les âmes des haïtiens morts ! Pour ce titre Santi Debriano a rendu un hommage à la fois à John Coltrane et à Arthur Blythe.

Avec Imagined Nation, nous rentrons de plain-pied dans un jazz sophistiqué à la composition complexe et aux tempos changeants, où la mélodie offre un kaléidoscope de contrepoints musicaux et d’idées novatrices.

Till Then est une composition du vibraphoniste Bobby Hutcherson arrangée par Santi Debriano, et magnifiquement interprétée par la pianiste Mamiko Watanabe dont le jeu nous fait parfois songer à McCoy Tyner !

Avec Spunky, l’Areska Bembe réussit à mêler le swing et le groove en mixant le jazz et le funk à travers une section de cuivres particulièrement étincelante emmenée par le trompettiste néo-orléanais Emile Turner.

Place maintenant au Boogaloo avec Arkestra Boogaloo qui mélange avec bonheur le jazz, la musique afro-cubaine et le rhythm & blues à travers un morceau particulièrement dynamique et effervescent porté par le jeu percussif du batteur Robby Ameen.

Avec Basilar, on songe à une musique de film, joyeuse et festive, où chaque musicien s’exprime pleinement.

Mr Monk, composé par le saxophoniste Ray Sero, semblerait être un hommage au grand Thelonious Monk, mais la musique, très inspirée par le blues et portée par de remarquables solos de saxophones (TK Blue à l’alto, Tommy Morimoto au ténor et Ray Sero au baryton) avec de pertinentes brisures rythmiques nous fait plutôt penser à l’univers de Charles Mingus !

Enfin, avec Portrait, Santi Debriano dresse son autoportrait sous la forme d’un très émouvant solo de contrebasse.

Lionel Eskenazi