CD : ROBINSON KHOURY « Broken Lines »

22 avr. 2022

ROBINSON KHOURY « Broken Lines »

 

Deux ans et demi après son premier album « Frame of Mind », le tromboniste Robinson Khoury nous revient avec un disque ambitieux, riche et passionnant. Un album d’une grande maturité, très impressionnant pour le deuxième disque d’un jeune musicien de 27 ans ! Avec cet opus hors-norme, il explore un univers musical dense et profond, autour d’une direction artistique exemplaire avec un groupe de premier plan, cohérent et soudé.

Le concept de l’album est effectivement ambitieux et le résultat formel est à la hauteur de cette ambition. Robinson Khoury est passionné par l’art pictural du début du XXème siècle. Ce moment précis où la peinture rentre de plein pied dans l’art moderne en délaissant le figuratif pour s’intéresser à l’abstraction, à travers l’architecture et la géométrie. Un travail formel novateur dont les pionniers furent Picasso, Braque, Léger, Klee, Miro et Kandinsky.

Avec « Broken Lines », à l’image de ces grands maîtres de la peinture moderne (dont la pochette du disque signé Alewjin Don s’inspire), Robinson Khoury cherche à casser les codes d’une trajectoire musicale toute tracée,  imposée par une pratique du jazz formatée (thème-chorus-thème), pour faire exploser les formes et inventer une nouvelle façon de jouer du jazz. L’idée est de créer un lien entre les courants de la peinture du début du XX ème siècle (cubisme, minimalisme et abstraction) et le travail de composition jazzistique, afin d’obtenir un résultat qui associe les couleurs aux modes musicaux, et les formes géométriques aux formules rythmiques.

Dans ce disque complètement maîtrisé et d’une grande richesse d’inspiration, Robinson Khoury et ses musiciens explorent plusieurs formats musicaux (la durée des morceaux oscillent entre deux et dix minutes !), en mettant en avant une recherche formelle très aboutie, où la palette de couleurs des peintres devient une palette sonore, les pinceaux, des instruments de musique et la toile, un objet musical parfaitement architecturé. Précisons également que certains morceaux furent écrits en mettant en avant le côté graphique (et même parfois cubique) de la partition !

Robinson Khoury malaxe sa pâte sonore à travers une riche couleur de timbres et prend un malin plaisir à travailler sur les contrastes, sur la densité, et sur le mélange des couleurs, au service de petits bijoux musicaux parfaitement ciselés et étincelants.

Il est important de préciser que cet album aux propos conceptuel est TOUT A FAIT ACCESSIBLE, car il s’agit avant tout d’une musique sincère qui vient du cœur. Une musique riche et variée, où mélodie, harmonie et rythme, sont toujours au service d’une construction musicale ambitieuse et aboutie, mais parfaitement organique et vivante.

A deux reprises (Breaking The Lines et You & I), Robinson Khoury s’aventure sans complexe dans le monde de la chanson, avec des textes écrit par lui-même ou par son âme-sœur. Il nous prouve qu’il est aussi un chanteur remarquable et sensible, capable d’une grande force émotionnelle.

Pour ce projet qui aime briser les lignes, pour s’aventurer dans l’inconnu, le non-figuratif et le non-convenu, Robinson Khoury a formé un quintette atypique où il est le seul souffleur (en exposant toujours les thèmes au trombone à la manière d’un chanteur) et où il est entouré par deux instruments harmoniques : le piano, joué par l’ami Mark Priore (déjà présent sur le précédent album) et le jeu de guitare très singulier de Pierre Tereyjeol (repéré au sein du Baa Box de Leïla Martial et du groupe Suzanne). Le rythme est porté par le fidèle contrebassiste Etienne Renard (présent lui aussi sur « Frame of Mind ») au jeu d’archet très lyrique, et par le formidable batteur Elie Martin-Charrière (repéré chez Pierrick Pédron) qui maitrise parfaitement bien la polyrythmie et les contrastes rythmiques.

Un groupe qui a parfaitement compris le parti-pris formel de Robinson Khoury et qui explore à merveille ces différentes lignes brisées, du bien nommé Kubism et ses variations géométriques apportées par d’impressionnants changements de rythme, à Mood,  qui retrace le cycle d’une journée et permet à chaque musicien de s’exprimer à travers de flamboyants chorus, en passant par l’ambiance à la fois africaine et espagnole de Casaya. Il y a aussi l’univers pop-folk mélancolique de Distancing from Reality, la puissance sonore de Emptyness Monochrome, où plusieurs motifs se tissent dans une même couleur harmonique et l’intensité dramatique portée par le jeu de construction cubique de Circled Blockes. Enfin, mentionnons la parenthèse poétique et polyphonique de Toudou, Toudou ainsi que l’exercice libre, court et improvisé des trois Estampes musicales, où l’impressionnisme côtoie l’abstraction, autour d’une simplicité et d’une rigueur proche de l’art pictural japonais.

 

Tromboniste au son riche, envoûtant et lyrique, Robinson Khoury s’affirme également comme un remarquable chanteur porteur d’une grande émotion.  Il prouve également qu’il est un compositeur hors-pair à la recherche d’une voie hors des sentiers battus, doublé d’un leader capable de fédérer autour de lui des musiciens talentueux et imaginatifs, qui donneront le meilleur d’eux-mêmes.