CD : LUCAS DORADO «  El Sueño »

1 mai 2024

LUCAS DORADO «  El Sueño » (L'Horizon Violet)

 

Depuis quelques temps, dans les clubs de jazz parisien, nous avons remarqué la présence lumineuse d’un jeune vibraphoniste et compositeur de 30 ans, en qui nous croyons, au point de lui prédire un brillant avenir. La sortie de son premier album en leader « El Sueño », publié sur le label Horizon Violet, ne peut que confirmer notre impression ultra positive.

A l’exception de deux reprises, Lucas Dorado a composé l’essentiel de cet album et a choisi de s’entourer de jeunes musiciens vivant à Paris, afin de travailler ce nouveau répertoire. Il s’agit d’un passionnant quintette, où trois instruments sont mis en avant (bandonéon, guitare et vibraphone) propulsés par une paire rythmique particulièrement efficace (contrebasse, batterie).

A la manière de ses compatriotes argentins : Gato Barbieri ou Minino Garay, Lucas Dorado réussit un savant et subtil mélange entre le jazz et le folklore argentin, où la sensualité du tango - porté par le bandonéon – et les couleurs latines font bon ménage avec l’énergie et l’exigence instrumentale du jazz.

Le bandonéoniste argentin Fabrizio Colombo nous impressionne par sa musicalité qu’il met toujours au service du propos. Le guitariste chilien Gabriel Zamora a une parfaite connaissance du jazz et des musiques latines, tandis que le vibraphone fougueux de Lucas Dorado tisse des liens étroits – à l’unisson ou à plusieurs voix – avec ses compagnons. L’interaction entre ces trois instruments (à la fois mélodiques, rythmiques et harmoniques) est portée par un savant travail d’écriture (qui nous fait songer parfois aux compositions de Pat Metheny) ainsi que par une expressivité sans faille des trois musiciens. Le contrebassiste italien Michelangelo Scandroglio tient les fondations de l’édifice avec beaucoup d’élégance et d’efficacité, tandis que le batteur français Sacha Souêtre nous impressionne par son jeu dense et touffu.

Lucas Dorado a eu aussi l’excellente idée d’intégrer sur trois morceaux les pertinentes vocalises de la jeune chanteuse Ingrid Legrand, ce qui rajoute un quatrième instrument mélodique en front line. L’ami argentin Minino Garay, en invité spécial, déploie ses multiples talents percussifs sur deux titres. Enfin pour la reprise d’une chanson  de Mercedes Sosa, Lucas a invité la vocaliste chilienne Aitzi Cofre Real.

Comment ne pas être séduit par cette musique fluide, riche et inspirée, qui est une invitation au voyage et à la rêverie (El Sueño signifie le rêve). Un disque de rêveur qui touchera d’autres rêveurs, autour d’une musique sincère et sophistiquée qui manie avec bonheur le plaisir ludique et l’exigence musicale. Un travail d’orfèvrerie orchestrale remarquablement bien agencé par de savants mélanges de timbres, de textures et de couleurs sonores, porté par des mélodies particulièrement chantantes.

 

Avec Ese Momento qui ouvre l’album, Lucas Dorado a retranscrit en musique une situation de découragement où tout va mal, en y trouvant une issue positive dans le calme et la décompression. Ce morceau, plutôt court, présente le quintette et le son du groupe comme une introduction au projet.

Lunecer évoque un verbe inventé par Jorge Luis Borges dans « Fictions » qui définit la montée de la lune. Sur ce morceau il n’y a pas de bandonéon, mais le groupe est rejoint par la voix d’Ingrid Legrand qui nous propose de fort belles vocalises, suivies par un solo de guitare très fluide et lyrique et par les percussions riches et colorées de Minino Garay.

C’est le vibraphone, augmenté de quelques effets, qui introduit le très beau Sonrisas del Aire (Le Sourire de l’Air), où la mélodie est portée par le bandonéon et où l’on peut apprécier un solo de guitare et un solo de vibraphone. Avec ce titre, le son du quintette est à son comble. C’est généralement avec ce morceau que le groupe démarre ses concerts.

Balderrama est une reprise d’une célèbre chanson que la grande chanteuse argentine Mercedes Sosa a interprétée de nombreuses fois, chantée ici par Aitzi Cofre Real (que Lucas a rencontrée à Londres). Elle est accompagnée uniquement du vibraphone de Lucas Dorado et des percussions de l’ami Minino Garay. Cette chanson est un hymne à la fête et à la Zamba argentine.

Changement de registre avec le groovy LOOTYOGU, où Lucas a fait appel au bassiste électrique Juan Villarroel.  On y entend un fort beau solo de vibraphone. Ne cherchez pas à savoir ce que veut dire LOOTYOGU, il s’agit d’une private joke entre Lucas et ses amis suisses.

Charliando est un hommage au père de Lucas, le guitariste Carlos Dorado, que l’on surnomme Charly. On y retrouve les vocalises d’Ingrid Legrand autour d’une belle fusion rentre jazz et musique argentine, où chaque musicien s’exprime pleinement.

Nada est la deuxième reprise de l’album, il s’agit d’un tango argentin de José Dames dans une version instrumentale sobre et minimaliste, jouée en duo bandonéon / Vibraphone. Car d’après Lucas Dorado, c’est la musique et rien que la musique qui dicte le choix de l’instrumentation !

Avec Cherry, Oliva & Magenta, Lucas Dorado met en avant les trois couleurs que lui évoquent les trois villes qui comptent pour lui : Bienne, Berlin et Paris, à travers une suite en trois parties, jouée en sextette avec le percussionniste Fabian Suarez, où chaque couleur est représentée. Il s’agit d’un des morceaux préférés de Lucas qui correspond parfaitement bien au projet et à la notion de rêve qui en découle.

L’album se termine sur Yacaranda, un morceau joyeux qui rend hommage au grand percussionniste argentin Topo Gioia (décédé en avril 2024), que Lucas Dorado a bien connu à Berlin et qui a eu la gentillesse de l’accompagner alors que Lucas débutait. Yacaranda, étant le nom du premier groupe de Lucas. Pour ce dernier titre, le groupe (de nouveau avec Fabian Suarez) intègre la chanteuse Ingrid Legrand qui assure les vocalises et tout le monde chante dans le chœur au cours du morceau, rejoint par Ingrid dans le final.

Lionel Eskenazi.

 

Repères Biographiques :

 

Né en Suisse à Bienne, d’un père argentin et d’une mère suisse, Lucas Dorado a baigné très jeune dans un environnement musical propice. Son père est guitariste et son jeune frère saxophoniste. Il a étudié les percussions et la batterie, puis s’est spécialisé dans le vibraphone et a commencé à composer dès l’âge de 16 ans.

En 2012, il forme un duo instrumental (guitare-vibraphone) intitulé Duo Dorado avec son père Carlos, une formation qui enregistre deux albums : «  New Colors From Argentina » en 2014 et « Sweet Biel-Bienne » en 2017.

Après des études à l’École de Musique de Lausanne, Lucas reçoit une bourse pour poursuivre ses études de vibraphone dans le domaine du jazz à l’Université́ des Arts de Berlin. Il vit à Berlin pendant sept ans et y rencontre le grand vibraphoniste américain David Friedman qui devient son professeur et son mentor. Diplômé en 2020 de l’Université des Arts de Berlin, il enchaîne avec le programme « European Jazz Master » qu’il termine en 2022. Il s’agit d’une collaboration entre plusieurs capitales européennes, où Lucas séjourne un semestre entier à Paris, Copenhague et Berlin. Fort de cette expérience, il s’installe à Paris et se lie d’amitié avec le grand percussionniste argentin Minino Garay, avec qui il monte un trio avec le joueur de balafon africain : Aly Keïta, intitulé «  MetaMadera » (vibraphone, balafon, percussions). Ils enregistrent un EP en 2022.

En 2023, le duo Dorado devient un trio avec la présence du jeune frère de Lucas : Dalmiro, qui est saxophoniste. Ils enregistrent l’album « Viaje » sur le label Horizon Violet.

Enfin, précisons également que Lucas Dorado se produit aussi régulièrement en solo autour d’un répertoire qu’il a spécialement conçu pour ce projet en solitaire.