CD : Jeanne Michard : « Songes Transatlantiques »

3 juin 2022

Jeanne Michard : « Songes Transatlantiques »

 

Il y a peu de femmes dans le jazz  français qui s’imposent au saxophone ténor et encore moins avec une sonorité chaleureuse, généreuse, et charnue, gorgée de swing, directement héritée de Coleman Hawkins, Sonny Rollins et Johnny Griffin.

C’est chose faîte avec la jeune et talentueuse Jeanne Michard qui a démarré sa carrière il y a quatre ans et fêtera bientôt ses 29 ans. Elle a eu l’occasion de donner beaucoup de concerts avec son explosif « Latin Quintet » dans la plupart des clubs parisiens, mais aussi en province (avec un passage remarqué à Marciac en juillet 2021), ainsi qu’à l’étranger.

Il était donc grand temps qu’elle publie un premier album sous son nom, en compagnie des quatre musiciens qui composent son groupe et avec qui elle se produit sur scène : le pianiste Clément Simon, le contrebassiste Maurizio Congiu et les percussionnistes  Natascha Rogers et Pedro Barrios qui participent d’ailleurs tous aux chœurs très présents sur l’album. En plus d’être leader et saxophoniste, Jeanne Michard se révèle aussi être une compositrice de premier plan, puisqu’elle signe l’intégralité des morceaux de « Songes Transatlantiques » dans une optique résolument « Latin Jazz » dans l’esprit de Sonny Rollins.

La conception de cet album lui est venue après trois voyages importants et initiatiques de l’autre côté de l’Atlantique.

Le premier (et le plus long) a eu lieu en Amérique du sud le long de la cordillère des Andes où Jeanne a traversé la Colombie, l’Equateur, le Pérou, la Bolivie, le Chili et l’Argentine. Le deuxième a eu lieu à Cuba où elle a pu perfectionner son jeu et se familiariser avec les différents rythmes afro-cubains en jammant tous les soirs avec des musiciens cubains.  Enfin New-York fût la troisième destination, cette ville où l’on ne dort jamais et où tous les styles de jazz, ainsi que toutes les différentes nationalités d’Amérique latine, sont représentées et s’y produisent dans une énergie et une euphorie galvanisante.

Ces trois voyages fédérateurs, mis bout à bout, ont germé dans la tête de Jeanne Michard afin d’aboutir à l’élaboration des neuf morceaux qui composent l’album. Neuf titres dont la pâte sonore a été longuement malaxée par Jeanne et son Latin Quintet au cours des nombreux concerts qu’ils ont pu effectuer.

Le résultat est saisissant et surprenant dans le paysage du jazz français actuel, car il nous propose une musique exigeante et parfaitement exécutée dans un esprit festif et ludique. Des mélodies entraînantes qui racontent des histoires réelles et des songes, emmenées par un saxophone à la sonorité pulpeuse et charnue et au placement rythmique implacable, qui synthétise tout l’éventail des différents styles de musiques cubaines.

 

Ces « Songes Transatlantiques » sont au cœur d’un album remarquablement bien construit et architecturé, dont l’ouverture est définie par le refrain chantant, la clave cubaine et un saxophone qui danse et tournoie dans Opening . Au milieu de l’album, on trouve un court Interlude musical mixé avec des bruits de jungle et d’oiseaux enregistrés au Pérou. Et pour conclure ce disque, on retrouve la musique de l’Interlude dans Escalade en Altitude en fond sonore d’un texte poétique et suggestif écrit et récité par Lise Michard (la sœur de Jeanne). Les six autres morceaux (trois avant l’Interlude et les trois autres après l’Interlude) explorent avec bonheur les différents rythmes des musiques cubaines. La Rumba est au centre de l’émouvant et dansant Llorare (qui signifie : Je Pleurerai) où le thème est exposé au saxophone avant que les chœurs arrivent autour d’un changement de rythme porté par des chorus de piano et de saxophone. Avec Cavalcada, les chœurs se taisent pour laisser la place libre aux instruments, autour d’un thème inspiré porté par un rythme en 6/8, puis le rythme se transforme en 4/4 pour une tourne typique du Bata, avant de revenir au thème initial. Comme son nom l’indique, la Tumba Pa’Alfredo est portée par un rythme de Tumba directement inspiré d’un morceau du pianiste Alfredo Rodriguez : Tumba Mi Tumba, tiré de son album « Cuba Linda » (1996).

Avec Fuerte, on est séduit par le placement rythmique du jeu de saxophone de Jeanne Michard autour d’une forme plutôt portée vers le jazz. Le rythme Afro de Si Senor, Como No ! se développe autour d’une ballade langoureuse et nostalgique, avec un beau chorus de contrebasse et un saxophone aérien pour se transformer en Guajira. Enfin avec Acuerdate, c’est le rythme typique du Son Cubain qui est à l’honneur avec cette fois-ci le thème qui est exposé par le piano de Clément Simon.

 

A l’image de sa pochette, qui juxtapose une photo du parc des Buttes Chaumont et de la jungle du Pérou, ces « Songes Transatlantiques » sont devenus une réalité visuelle et sonore où Jeanne Michard a concrétisé ses rêves autour d’une osmose musicale pleine gorgée d’émotion et d’énergie entre le jazz et les musiques latines.