CD : Damien Groleau « Inner Ways »

25 oct. 2024

DAMIEN GROLEAU « Inner Ways » (L'Horizon Violet)

 

Le pianiste, flutiste, et compositeur de Besançon, Damien Groleau, n’a que 41 ans et il nous propose déjà un huitième album sous son nom, sans compter les dizaines de groupes auxquels il a participés autour des musiques cubaines, brésiliennes ou africaines, ainsi que l’écriture de nombreuses musiques de films ou de spectacles vivants.

« Inner Ways » est un disque-bilan d’une carrière en leader vaste et fournie, où Damien a réalisé quatre albums en piano solo, passant des standards de jazz (« With You »), à des compositions personnelles très habitées (« Pawana » et « Aubes »), ainsi qu’un bel album d’inspiration classique « Le Piano Solitaire » (avec des pièces de Liszt, Bellini ou Granados). Il faut préciser également que parmi ses pianistes préférés, on trouve Chick Corea, Brad Mehldau et François Couturier (qui a été son professeur).

Mais Damien Groleau ne se contente pas de jouer en solitaire, il a besoin aussi d’échanger avec des musiciens et de pratiquer l’interaction et l’improvisation collective, qui est l’ADN du jazz. Il a donc formé un trio solide et durable depuis quinze ans, avec le contrebassiste Sylvain Dubrez et le batteur Nicolas Grupp. Un trio, qui au fil du temps, a réussi à créer un très beau son de groupe au swing raffiné et élégant.

Après trois albums remarquables : « Jump », « Live à la Fraternelle » et « Trilogues » - qui ont permis au trio d’acquérir une grande maturité musicale - il était temps de prolonger cette belle aventure collégiale dans un projet à la fois ambitieux et ludique, qui synthétise toutes les expériences musicales que Damien a égrainé au fil du temps.

 

 « Inner Ways » propose une musique riche et variée, avec la présence de deux invités de marque : la chanteuse Caloé et le saxophoniste cubain Ricardo Izquierdo, qui s’intègrent chacun leur tour au trio suivant les titres. A l’exception de deux morceaux, il ne s’agit pas d’un album en trio, mais d’un quartette avec une chanteuse ou un saxophoniste. L’important, est que ce formidable trio demeure le noyau et la base fondamentale de tous les morceaux de ce disque foisonnant.

 

Que ce soit dans les trois reprises présentes dans « Inner Ways », ou dans les sept compositions originales, Damien Groleau a été guidé par ses propres chemins intérieurs pour nous délivrer un autoportrait sonore, au cœur de son ADN, où à travers sa musique et son sens affirmé de la mélodie,  il nous parle de lui-même, de sa femme, de ses enfants ou de sa mère.

Ce qui explique la grande sincérité de ce cet album (le deuxième sur le label Horizon Violet) et de son indéniable portée universelle, qui devrait toucher un large public.

 

Avec le titre éponyme Inner Ways, Damien Groleau, va à l’essentiel et de plain-pied dans le jazz, à travers une belle mélodie chantante, portée par le saxophone ténor généreux de Ricardo Izquierdo et un jeu de piano foisonnant qui passe du Fender Rhodes à l’acoustique.

 

The Circle Game est une célèbre chanson de Joni Mitchell, arrangée pour l’occasion par Damien et chantée par Caloé. Elle raconte la vie d’un enfant jusqu’à l’âge adulte et elle est dédiée aux deux enfants de Damien Groleau. On y entend un beau solo de piano et une fascinante improvisation vocale (sous forme de vocalises) de Caloé.

 

 

Retour du saxophone ténor chaleureux de Ricardo Izquierdo pour Post Eruption, une belle composition modale remplie d’un charme jazzy et nostalgique, où Sylvain Dabrez nous gratifie d’un poignant solo de contrebasse.

 

C’est avec la superbe mélodie d’Elise, dédiée à la femme de Damien Groleau, que l’on peut entendre enfin le trio à l’état pur autour d’une ballade sentimentale qui a beaucoup de charme.

 

Après la ballade, on change de rythme, pour un morceau original particulièrement enlevé, dans la lignée du jazz cubain : Danzon Para Ti Zaza, où Damien joue de la flûte sur le thème (en re-recording), en plus de sa superbe partie de piano. Précisons que Zaza désigne la maman de Damien.

 

Après l’hommage à la mère, place aux enfants avec Chanson Pour Evann et Basile, avec le retour de Caloé qui chante en français un texte de sa plume, qui évoque le moment où les enfants quittent le nid parental.

 

Incantations, est une curiosité improvisée où le thème du morceau n’arrive qu’à la fin et où Ricardo Izquierdo s’exprime au son boisé du saxophone soprano.

 

Retour à Cuba avec A Mayra, un superbe boléro écrit par Bebo Valdés (le père de Chucho), introduit par la contrebasse - jouée à l’archet - de Sylvain Dubrez, avec la présence du cubain Ricardo Izquierdo au saxophone ténor, ondulant comme un poisson dans l’eau.

 

Pour l’interprétation du standard Answer Me My Love, Damien Groleau a convoqué Caloé autour d’un duo très épuré piano-voix. Ce morceau, romantique et sensible, est porteur d’une triple référence à travers les versions qu’en ont données : Nat King Cole, Joni Mitchell et Keith Jarrett.

 

Enfin, c’est le retour du trio pour le morceau final sur la belle mélodie enjouée de From Earth, où Rhodes et piano acoustique font bon ménage pour un hommage au trompettiste John D’Earth, installé à Charlottesville en Caroline du Nord (ville jumelée avec Besançon), que Damien Groleau a rencontré là-bas et avec qui il a sympathisé.

Lionel Eskenazi.