CD : Chris Jennings's Five Way Home « Boy, She’s The Dandy »

30 août 2024

CHRIS JENNINGS’S FIVE WAY HOME  « Boy, She’s The Dandy »

 

Depuis vingt-deux ans qu’il vit en France, on connaît bien et on apprécie à sa juste valeur le contrebassiste canadien Chris Jennings, au jeu à la fois élégant, souple et puissant. Ce n’est pas un musicien extraverti, mais on le remarque toujours avec sa belle sonorité boisée, son placement rythmique impeccable et son inventivité permanente d’une grande musicalité, toujours prêt à ajouter un supplément d’âme aux morceaux qu’il interprète. On l’a entendu notamment aux côtés de Joachim Kühn, Nguyên Lê, David Linx, Dhafer Youssef, Céline Bonacina ou Gregory Privat.

Ce que l’on sait moins, c’est qu’il a déjà enregistré sept albums en leader– dont une partie au Canada et deux disques de contrebasse solo – et que son dernier projet sous son nom remonte à dix ans. Son huitième et passionnant album : « Boy, She’s The Dandy », avec un nouveau groupe intitulé : « Five Ways Home », est certainement son disque le plus abouti, porteur d’une belle ambition esthétique, avec un large éventail musical, qui reflète sa solide maturité et sa pertinente ouverture d’esprit.

Il s’agit d’un disque-bilan, d’un album-charnière, qui résume les diverses expériences musicales que Chris Jennings a traversées au cours de sa carrière, de l’influence de la musique country de son Calgary natal au Canada (avec son fameux festival de rodéo), à la musique Chaâbi d’Algérie qu’il a pratiqué pendant quinze ans, des Gnawas du Maroc, au trio de Joachim Kühn, du groupe de Dhafer Youssef avec Tigran Hamasyan et Mark Guiliana, au quartette « Streams » de Nguyên Lê, de sa pratique du saz à celle de la contrebasse…

«  Boy, She’s The Dandy » est un album inclassable et étonnant, d’une grande richesse musicale, avec des compositions écrites - mais pas figées – qui laissent beaucoup de liberté aux musiciens et puis aussi des moments complètement improvisés judicieusement choisis. Une musique organique avec un groupe à géométrie variable (trio, quartet, quintet avec sax ou quintet avec voix), envoûtant et excitant, servi par des musiciens exceptionnels : le guitariste finlandais Kalle Kallima, au jeu vif, inventif, et varié (repéré notamment chez Andreas Schaerer), le pianiste français Patrick Goraguer (fils du grand compositeur et arrangeur Alain Goraguer) qui est surtout connu comme batteur, mais qui s’avère être aussi un excellent pianiste, le batteur allemand Eric Schaefer au jeu polyrythmique impressionnant (entendu au près de Michael Wollny ou Joachim Kühn), sans oublier le saxophoniste alto néo-zélandais Hayden Chrisholm, musicien discret, mais qui amène de formidables couleurs musicales. Il ne joue pas sur tous les morceaux (faute de disponibilité au moment de l’enregistrement), mais il fait partie intégrante du quintette et participera à tous les concerts du groupe. Enfin sur deux titres, la chanteuse américaine Rachel Eckroth (découverte dans le projet « Jump » de Céline Bonacina), se joint au groupe avec sa voix haute en couleur, sur deux chansons dont elle a écrit les paroles.  L’album a été enregistré à Cologne en Allemagne - pays où se rend souvent Chris Jennings - qui est le lieu central du groupe, car la plupart de ses membres y habitent.

 

L’album démarre par la guitare solo atmosphérique de Kalle Kallima qui introduit Casbah Radio, avec son thème tout droit sorti du folklore algérien, qu’un jour Chris Jennings a entendu à la radio dans un taxi à Alger. Un clin d’œil aux quinze années qu’il a passées à jouer de la musique chaâbi dans un grand orchestre de quarante-six musiciens septuagénaires et octogénaires (une espèce de Buena Vista Social Club algérien !). Le morceau est joué en quartette avec solos de contrebasse et de piano.

Place au titre éponyme de l’album : Boy, She’s a Dandy, où le quartette  est rejoint par la chanteuse Rachel Eckroth. Nous sommes maintenant transportés dans le Canada natal de Chris Jennings, dans la région de Calgary, patrie des cow-boys locaux, où l’on entend justement la voix enregistrée d’un cow-boy lors d’une vente aux enchères de vaches. Une très belle chanson pop à la mélodie attachante, scandée rythmiquement par cette vente aux enchères, qui amène un côté assez délirant et comique au morceau.

Avec les trois parties de Tack Sa Mycket Gryning, Chris Jennings nous transporte dans un pays qu’il affectionne particulièrement : la Suède. Ce titre est une espèce de photographie musicale d’un paysage de l’aube au soir, où le quartette est augmenté par le saxophoniste Hayden Eckroth, autour d’une musique atmosphérique et envoûtante, où chaque musicien s’exprime pleinement. Ce titre suédois signifie : « Merci Beaucoup » et il est dédié au contrebassiste Palle Danielsson que Chris Jennings vénère et avec qui il a pris des cours pendant huit ans. Lors de l’enregistrement de l’album, Palle Danielsson était encore vivant, malheureusement, il nous a quittés le 18 mai dernier à l’âge de 77 ans.

Folkey est une composition du pianiste Patrick Goraguer, jouée en trio, avec un beau thème mélodieux et mélancolique qui permet à Chris Jennings de développer un superbe solo de contrebasse.

Avec Navazech, c’est le retour de la chanteuse Rachel Eckroth autour d’une tendre chanson d’amour (Navazech signifie « Caresse » en persan). Un morceau pop avec une complexité rythmique très mouvante, mais qui reste fluide et attachant avec son saisissant solo de slide guitar.

Efrain Clocks est introduit par un solo de contrebasse, c’est un morceau co-arrangé par le guitariste Nguyên Lê - que Chris Jennings avait composé pour l’album « Streams » en 2019 pour le quartet de Nguyên Lê, sous le titre : 6h55. Un superbe morceau joué en quintette avec le saxophoniste Hayden Chisholm qui nous gratifie d’un superbe solo, suivi d’un saisissant solo de guitare. Ce morceau est dédié au grand maître-percussionniste portoricain Efrain Toro, grand gourou qui a initié de nombreux grands batteurs et percussionnistes comme Terry Bozzio, Vinnie Colaiuta ou Alex Acuna.

Avec Groove Climbing, Ballad n°1 et A La Kühn, Chris Jennings nous propose trois improvisations collectives jouées en quintette (avec saxophone), qui sont des extraits, minutieusement choisis et sélectionnés, issues de morceaux joués beaucoup plus longuement en studio.

Cameos Carvings, joué en quartet fait la part belle à la guitare de Kalle Kallima et au piano d’Eric Goraguer. Ce morceau évoque la sculpture sur pierre avec les multi couches en forme de dentelles que l’on creuse au couteau.

C’est toujours le quartet qui développe la mélodie d’Ayden’s Song sur un groove inspiré par la musique gnawa, où chaque musicien prend le temps de s’exprimer.

Enfin, l’album se termine sur un hommage à Ornette Coleman intitulé Ornette’s Friends & Neighbors Too, directement inspiré de l’album « Live At Prince Street » en 1970 avec Dewey Redman, Charlie Haden et Ed Blackwell. Chris Jennings prend un malin plaisir à reprendre la ligne de basse que Charlie Haden avait crée sur le morceau Friends & Neighbors.

Lionel Eskenazi.