70 ans, 70 disques
1 déc. 2024


Sonny Rollins
Way Out West
Contemporary 1957
Sonny Rollins voyage en Californie au début de l’année 1957. Il y fait la rencontre de Lester Koenig - patron du label Contemporary - qui lui propose d’enregistrer un album. Rollins accepte, et fasciné par cette région qu’il découvre, il opte pour un disque ayant pour thème l’ouest américain et le western. Il arrange deux chansons traditionnelles country & western en version jazz (I’m an Old Cowhand et Wagon Wheels) et pose sur la pochette, déguisé en cow-boy. Il compose spécialement deux morceaux pour ce projet (comme l’inventif Come Gone) et interprète deux standards, dont une version d’anthologie du Solitude de Duke Ellington d’une grande puissance émotionnelle. “Way Out West” est une étape importante dans sa carrière, car pour la première fois il joue en trio sans pianiste et sans instrument harmonique. C’est une formule qu’il innove et qu’il continuera de développer pendant les années 1957 et 1958. Sonny a envie de se libérer de la structure harmonique afin d’avoir plus d’espace et de liberté avec son saxophone en prétendant qu’il entend mieux la musique ainsi et qu’il peut jouer ce qu’il a dans la tête sans aucune contrainte. Rollins s’entoure de deux musiciens exceptionnels installés à Los Angeles et avec qui il n’avait jamais joué : le contrebassiste Ray Brown et le batteur Shelly Manne, qui amènent à la fois de la souplesse, de la puissance et du lyrisme, comme les ingrédients des meilleurs westerns ! Lionel Eskenazi.

The Mahavishnu Orchestra
The Inner Mounting Flame
Columbia 1971
Entre 1969 et 1970, John McLaughlin est le guitariste incontournable d’un jazz électrique naissant et fédérateur, pour sa participation à trois albums de Miles Davis (“In a Silent Way”, “Bitches Brew” et “A Tribute to Jack Johnson”), aux deux premiers disques du Lifetime de Tony Williams, ainsi qu’à deux enregistrements en leader : “Extrapolation” et “Devotion”. Fort de cette dynamique, McLaughlin décide de former The Mahavishnu Orchestra, sous la forme d’un quintette explosif avec le claviériste Jan Hammer, le violoniste Jerry Goodman, le bassiste Rick Laird et l’impressionnant batteur Billy Cobham. Ce premier album démarre sur les chapeaux de roues (Meeting of the Spirits) autour d’une musique extrêmement puissante et inclassable, qui ne ressemble à rien de connu. Cette déflagration sonique est d’autant plus intéressante qu’elle est empreinte d’un grand lyrisme et d’une force expressive peu commune. Les trois solistes s’en donnent à cœur joie en tissant entre eux une interaction électrisante voire électrocutante, autour d’une rythmique d’une puissance sans égal. Il y a entre McLaughlin et Billy Cobham une entente télépathique sidérante qui atteint son summum sur Noonward Race. Le groupe est capable aussi de changement de climats en nous offrant une belle pièce acoustique empreinte de poésie (A Lotus on Irish Streams) et un morceau répétitif obsédant et particulièrement prégnant (You Know, You Know). Lionel Eskenazi.

Ornette Coleman
In All Languages
Caravan of Dreams 1987
A partir de 1975, le saxophoniste Ornette Coleman électrifie son “free jazz harmolodique” et fonde le groupe : Prime Time. Ce septette atypique (deux guitares, deux basses, deux batteries et le sax alto d’Ornette) enregistre plusieurs albums importants et donne des concerts démentiels (quoique difficile à sonoriser). En 1987, Coleman décide de se ressourcer en réalisant un double album avec un disque électrique du Prime Time et un disque acoustique du quartette historique des années 1959-1960 (avec Don Cherry, Charlie Haden et Billy Higgins). Il s’agit d’un évènement considérable pour les nombreux fans de retrouver intact - près de trente ans plus tard - ce fabuleux quartette autour d’un nouveau répertoire, d’autant que les compositions sont particulièrement remarquables et inspirées. L’idée géniale d’Ornette est d’utiliser une relecture de ce répertoire (à trois exceptions près) pour l’album électrique du Prime Time en se permettant d’y ajouter six morceaux inédits. L’auditeur ne peut être que ravi de pouvoir prendre de plein fouet les deux groupes importants d’Ornette au sein d’un même album et peut s’amuser à comparer les versions des sept compositions communes aux deux disques, dont les titres phares sont : Peace Warriors, Feet Music et Latin Genetics. Lionel Eskenazi.

Stan Getz & Kenny Barron
People Time
Verve 1992
Saluons d’abord la mémoire de Jean-Philippe Allard - disparu il y a quelques mois – qui a produit ce sublime album testamentaire du saxophoniste au “sound” si identifiable. En mars 1991, Stan Getz, atteint d’un cancer du foie, sait très bien qu’il n’a plus que quelques mois à vivre et décide d’investir sa salle fétiche du Café Montmartre à Copenhague, où il aime célébrer ses anniversaires, comme en témoigne le remarquable “Anniversary” enregistré pour ses 60 ans. L’idée de Jean-Philippe Allard est bien sûr d’immortaliser sur disque cette série de concerts en duo donnés pendant trois jours avec le pianiste avec lequel il collabore depuis six ans : Kenny Barron. Getz n’a jamais enregistré en duo piano-saxophone et la complicité à la fois humaine et musicale qui le lie à Barron est exemplaire et atteint des sommets d’émotion d’une grande pureté d’exécution. Le duo privilégie les standards, notamment à travers des ballades sensibles et à fleur de peau, où l’on distingue une sublime relecture de I Remember Clifford de Benny Golson, ainsi que le First Song de Charlie Haden ou le Soul Eyes de Mal Waldron. Stan Getz s’éteindra trois mois après ces concerts qui constituent l’un des plus beaux et des plus poignants témoignages musicaux de sa prolifique carrière. Lionel Eskenazi.

